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Entretien avec Mohamed El Gahs : «Lire, c’est entretenir notre humanisme»

Auteur :
Publier le : March 10, 2005

La Nouvelle Tribune : Si Mohamed, êtes-vous un lecteur passionné?
Mohamed El Gahs :
Je ne peux pas concevoir ma vie sans lecture, sans cette espèce de boulimie de tout ce qui est création, débat, histoire... Je lis énormément et ce depuis toujours. Pour moi la lecture est quasi-vitale. C’est un moyen de s’introduire dans l’univers des idées, de suivre de près l’évolution de celles-ci. C’est aussi une manière d’échapper au quotidien et de prendre du recul par rapport au côté ingrat de la vie. La lecture maintient l’esprit en perpétuel éveil. Lire c’est entretenir notre humanisme. La lecture nous remet en cause, en permanence. Lire c’est également une manière de s’approprier les expériences et écrits, les histoires, les philosophies, les connaissances... de ceux qui nous ont précédés dans le but de s’enrichir. La lecture nous invite à faire un long et beau voyage dans le temps, à travers les civilisations, le monde merveilleux de la littérature, des arts, des sciences humaines... La lecture n’est pas uniquement une quête du passé, c’est aussi une contemplation de notre présent et une réflexion sur notre futur.
 
C’est donc cela qui anime en vous cette volonté de populariser le livre, de faire aimer la lecture aux jeunes et à leurs aînés?
J’ai eu la chance et le bonheur d’habiter le monde fantastique de la lecture. C’est une expérience qui m’a beaucoup enrichi. Je continue toujours à apprendre à travers la lecture et je voudrais pouvoir partager cette chance et cette joie.

Quelles sont les nouveautés de la Campagne de sensibilisation «Le Temps du livre» 2005.
La première édition du Temps du Livre entamée en 2004, avait pour objectif de provoquer un débat sur l’acte de lire, l’amour du livre, le partage du savoir, du plaisir que procure la lecture. On a pu collecter 200 mille livres. Avec ces livres, on a créé 200 bibliothèques. Cette année on poursuit le même concept, mais on a choisi un autre programme: D’abord   l’écrivain, en contact direct avec les jeunes.  Durant ces rencontres, l’écrivain racontera ses débuts et toutes les difficultés rencontrées dans le monde de l’écriture. Il parlera de ses écrits. C’est une manière de dédramatiser le rapport aussi bien à la lecture qu’à l’écriture. C’est aussi une façon de donner envie à ceux qui ont la vocation d’écrire. On a voulu également valoriser le travail de ces jeunes qui sont dans les clubs de lecture qu’on a créés l’année dernière, en lançant un grand concours national autour de l’écriture (roman, nouvelle, essai, poésie...), avec des prix... La troisième idée consiste à installer le livre dans un espace populaire. Les espaces les plus fréquentés par les jeunes, sont les cafés.

C’est une manière de créer la tradition des cafés littéraires dans notre société?
Parfaitement.
 
Comment faire aimer la lecture à un jeune?
La meilleure manière c’est d’abord de les laisser choisir eux-mêmes leurs livres. L’orientation vient après la découverte personnelle. Le rejet de la lecture est lié à l’ennui, c’est conçu comme une corvée. L’acte de la lecture doit procurer une sorte de plaisir. Ce n’est que lorsqu’il aura attrapé «le virus bénéfique» des livres, que vont se déclencher l’amour et l’accoutumance salutaires à la lecture. C’est alors qu’on va pouvoir l’orienter selon ses goût et selon aussi le travail pédagogique qui sera fait autour de lui et avec lui. Il ne faut pas se forcer de lire des livres uniquement pour faire mode. Il faut savoir intéresser les débutants.

Le rôle de la famille, celui de l’école dans cette initiation à la lecture?
Le virus de la lecture s’attrape, dès l’enfance. Le rôle de la famille, celui de l’école est d’une importance primordiale. Les espaces où évolue la jeunesse (maisons de jeunes, clubs de lecture...), doivent proposer des méthodes pédagogiques pour inviter le jeune à effectuer des promenades au sein du monde de la lecture. La lecture  est un apprentissage obligatoire et nécessaire.

Le fait que notre culture soit étroitement liée à l’oralité, fait que le passage à l’écrit se fait difficilement.
Il y a un problème d’éducation, de la place du livre et du savoir de manière générale. Le savoir pour le savoir, pour s’enrichir... ce travail là n’a pas été fait, jamais cela n’a été une obsession de la société, de ceux qui sont sensés encourager la lecture. On a toujours confiné le rapport au livre à un rapport scolaire, des manuels imposés dans le programme. Il n’y a jamais eu d’effort dans notre pays au niveau d’une démarche qui fait aimer le livre, le présente comme une nourriture essentielle de l’esprit de l’individu, pour sa formation, son épanouissement, le développement de ses capacités intellectuelles, de son jugement etc. Dans un pays, la lecture est la manière la plus démocratique et la moins coûteuse, pour accéder au savoir. Nous sommes au stade de la prise de conscience de la gravité de la situation et c’est pour toutes ces raisons que nous avons créé Le Temps du Livre.

Nous assistons aujourd’hui à la publication de livres d’une médiocrité irréprochable!
C’est malheureusement vrai. On ne peut pas écrire si l’on n’a pas énormément lu. Écrire, ce n’est pas savoir tenir une plume ou taper sur un clavier, c’est une sédimentation de plusieurs lectures. L’écrivain, n’a jamais été un piètre lecteur. La quantité et la qualité de la production dans le domaine du livre, dans notre société sont à l’image de l’absence préalable de la lecture. Une société où les fameux «Taous» (Les assiettes qui ornent souvent les vitrines-étagères des salons traditionnels marocains), remplacent les livres...
Comment construire une société saine où priment tolérance, entraide, démocratie, toutes les valeurs humaines, sans cette généralisation de la lecture?

Propos recueillis par
Ilham Khalifi



 

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