Il a chanté sa révolte, avec une ironie et une colère qui lui sot coutumières. Pareilles au Cri noyé, inhibé mais tout aussi terrifiant, du peintre Edward Munch, (tableau représentant un cadavre qui crie), ce soir là, la voix de Mahmoud, celle de son verbe, toujours poétique, valsaient sur un air dénonciateur, accusateur. Il a dit son dégoût, son écoeurement, ceux des opprimés, des martyrs, face aux barbaries, à l’édification de la métaphore de la «honte» israélienne, avec la construction du nouveau mur de Berlin. Darwich a émerveillé son public, venu des quatre coins du Maroc. Devant un monde de béatitude, sa poésie s’interroge: trouverons-nous le présent avant de craindre l’avenir ?Il est le poète de l’exil, le semeur de l’espoir. Jeune, il verra son village rasé et remplacé par une colonie juive, c’est alors qu’il choisi de se réfugier dans le seul univers vrai, sa poésie, «(...) mes premiers contacts avec la poésie se firent à travers des chanteurs paysans pourchassés par la police israélienne. Ils venaient la nuit au village, participaient aux veillées et disparaissaient à l’aube dans les montagnes». Sa forme de résistance profonde consiste à écrire sur l’amour, la vie ou la nature.
Sa Poésie est immédiate, comme celle de René Char. C’est le poème du combat, où chaque fragment capte un moment, une scène, une pensée fugitive. La poésie de Darwich sonne le glas de la colonisation, se déroule comme une fresque antique qui porte la mémoire de tout un peuple, son affrontement éternel de la vie et de la mort, comment l’enfant palestinien apprivoise-t-il sa peur, son courage, son espoir.
Elle est universelle, charrie les traditions et l’histoire de la terre qui l’a façonnée.
Elle dit l’enfance de l’humanité, l’extrême sensualité des choses ordinaires, des parfums, des couleurs, de la tendresse, la densité d’un présent éternel pour dire le mystère épais et fragile d’un destin toujours unique. Douceur infinie, mais aussi fermeté subtile, comme chez ceux qui ont réussi à unir la sagesse et l’enfance. Darwich conjugue la liberté avec le mouvement, s’échappe par l’ironie, vertu tendre et forte.
Écouter Darwich, c’est découvrir que l’intelligence peut être belle, simplement belle à toucher le coeur. Sa poésie, virtuose, maîtrisée, sensuelle aussi, se goûte avec des picotements d’émotion sur l’échine. «Je refuse l’idée qu’il y a d’un côté la lumière et de l’autre les ténèbres, l’homme et la femme, moi et l’autre, le bien et le mal. Je cherche un lieu où ces contradictions puissent être résolues. C’est une quête sans illusion». Mais une quête qui résonne aussi comme l’éclaboussement chuchoté de la poésie contre la force des armes».
Le soir du jeudi 25 février, Mahmoud a lu: Ne reviennent les colombes que lorsque disparaissent les bombardiers, les colons. Ne chanteront les mamans, les orphelins, que lorsque justice sera faite. Que de sang a coulé depuis la création de l’Humanité. Les fleurs, les arbres, les plantes, toute la beauté de l’univers ont été arrosés par cette liqueur coagulée, au parfum de la mort soudaine, toujours imprévue, comme la nature de la Création. Comment, devant des corps de bébés, de mamans... d’êtres humains déchiquetés et cette couleur ocre de la haine remplaçant le vert des oliviers, le sacré bafoué, la rue arabe ne se déchaîne-t-elle pas?
Comment un peuple peut-il tenir dans cette tourmente? Quand Mahmoud compose le poème de la Paix, il dresse le portrait de sa bien-aimée, sa Palestine meurtrie qui, malgré ses blessures éternellement béantes, continue de lutter. Insensée, cette guerre qui voudrait effacer le passé, salir le présent et bannir le futur de tout un peuple qui n’a plus rien à concéder, qui a tout donné. «Nous ne sommes en rien fautifs. On a des regrets quand on a commis une faute, ce n’est pas le cas. Je revendique toujours ma palestinité, je suis toujours en plein dans le sujet, il m’est impossible de m’en extraire», déclare Mahmoud.
Pendant toute cette belle soirée poétique, Darwich n’a pas cessé de dire assez, assez de tueries et de massacres. Il a sommé sa Palestine de continuer d’écrire les paroles, composer le chant de l’Amour et du mariage des colombes! Notre but, écrit Darwich, est tout simplement ÊTRE. «Nos pertes, au quotidien, deux à huit martyrs et une dizaine de blessés, vingt maisons détruites, cinquante oliviers arrachés, et cerise sur le gâteau, la destruction qui touchera l’âme de notre poème, de notre théâtre, de la toile qui restera inachevée.» Qu’est-ce-qu’il est beau ce vers où Darwich écrit: «La mère a dit: Je ne l’ai pas vu marcher dans son sang, je n’ai pas aperçu la tulipe fleurir sur son pied, il tenait un verre de camomille, que s’est-il passé? ils ont dit: il vient à peine de se marier? La mère a dansé, chanté, poussé des youyous jusqu’à la transe. La mère a demandé: où sont les nouveaux mariés? Ils sont déjà au ciel, deux anges terminant là-haut les rituels du mariage. Elle a chanté, dansé, jusqu’à la paralysie». Ne sois pas pluie, ô bien-aimé; sois arbre imbibé de fertilité. Toi meurtrier, si tu avais pris le temps et le soin de contempler le visage de ta victime, tu aurais pu apercevoir, celui de ta mère emprisonnée dans une chambre à gaz, tu te serais libéré «. S’il fait corps avec son peuple, c’est simplement en choisissant de parler des hommes que l’Histoire des vainqueurs risque d’oublier.
Des hommes qui vivent, aiment, se marient, pleurent ou sont heureux quand les amandiers sont en fleurs, et lorsque fleurissent les oliviers. La voix trouve les mots les plus nus et emprunte aux objets les plus familiers. pour dire sa colère ou sa fidélité. Il a endossé la Palestine, et la Palestine l’a fait poète.
C’est sa métaphore plus que sa cause. Métaphore d’une tragédie moderne. «Pour moi, la poésie est liée à la paix».
Ilham Khalifi
Mahmoud Darwich en quelques lignes
Mahmoud Darwich est né en 1942 en Galilée. Réfugié dans son propre pays, assigné à résidence durant plusieurs années à Haïfa, il quitte Israël en 1970 pour Le Caire, puis Beyrouth. Il réside aujourd’hui à Ramallah.
Considéré comme l’un des chefs de file de la poésie arabe contemporaine, et animateur d’une des principales revues littéraires, Al-Karmel, Mahmoud Darwich est habité par la voix particulière de la Palestine. Il manifeste très jeune ses dons pour la poésie, dans laquelle il cherche refuge pour alléger la dureté de l'exil dans sa patrie tout à la fois présente et absente. Ses poèmes lui vaudront d'être emprisonné à cinq reprises entre 1961 et 1967.Auteur de plusieurs ouvrages maintes fois réédités et traduits partout dans le monde.
Ses écrits
• Etat de siège, Paris, Actes Sud, 2004
• La Terre nous est étroite et autres poèmes, Paris, Gallimard, 2000
• Le lit de l'étrangère, poèmes, Actes-Sud, 2000
• La Palestine comme métaphore: entretiens traduits par Elias Sanbar, Paris, Sindbad/Actes Sud, 1997
• Pourquoi as-tu laissé le cheval à sa solitude?, poèmes, Actes Sud, 1996
• Au dernier soir sur cette terre (poèmes, Actes Sud, 1994
• Une mémoire pour l'oubli , récit, Actes-Sud, 1994
• Plus rares sont les roses, Paris, Minuit, 1989
• Chronique de la tristesse ordinaire, suivi de Poèmes palestiniens, Paris, Cerf, 1989
• Palestine mon pays: l'affaire du poème, Paris, Minuit, 1988
• Rien qu'une autre année: autobiographie poétique: 1966-1982, Paris, Minuit, 1983
• Les Poèmes palestiniens de Mahmoud Darwich, Paris, Cerf, 1970