La Nouvelle Tribune : Vous êtes poétesse d’origine russe. Auteur de plusieurs recueils de poésie, notamment «Marrakech, lumière sur lumière», «L’enfance est le gardien du feu»... Vous êtes critique d’art, ami des poètes et des peintres. D’où vient cet intérêt pour la poésie?
Nicole de Pontchara, poétesse : Cela vient de très loin. Le critique d’art, c’est venu un peu plus tard. Tout est venu d’un certain émerveillement devant la beauté du monde mais aussi la souffrance, parce que je pense qu’il ne peut y avoir de beauté sans souffrance.
Vous avez connu la souffrance ?
Comme tous mes semblables. J’ai vécu pas mal de traumatisme dans ma vie. J’ai perdu ma mère pendant la guerre. J’ai vécu dans le milieu de l’émigration russe de Lyon, la révolution russe... C’est en vivant tout cela que je suis devenue très sensible à un certain nombre de choses, à ce qui m’entoure, aux personnes, à ce qui se passe dans le monde où je vis. Cela a également développé chez moi un sentiment humaniste. Je pense que c’est à travers la poésie, la musique, les expressions artistiques en général, qu’on parvient à exprimer tout cela. Le goût pour la poésie et la musique, me vient de ma mère. Elle était une grande musicienne. Elle jouait beaucoup Ratmaninov. Ma grand-mère nous chantait des berceuses russes. On a vécu dans un esprit de solidarité avec les autres. Ce sont ces belles vertus qui ont développé mon amour pour la poésie et pour la création en général.
Nicole, la petite fille, la jeune fille et l’adulte.
Alors, Nicole la petite fille. Je te parlerai de celle qui a pris le bateau à l’âge de neuf ans pendant la guerre, accompagnée de sa soeur et de sa grand-mère, après la mort de sa mère et qui a laissé son père russe en France, très désemparé après la mort de sa femme. Arrivée d’abord à Oran, cette petite fille va prendre le train, toujours avec sa soeur et sa grand-mère pour venir à Casablanca et ensuite le car pour Marrakech, qui est arrivé sur la place Jamaâ Lefna et qui a reçu ce pays dans un émerveillement total. Après la guerre, c’était la lumière, la sérénité, l’accueil chaleureux.
C’était en quelle année?
En 1945. C’était juste avant l’Armistice. On a eu la chance d’être accueillies par une tante qui vivait dans la médina. J’ai donc grandi au fin fond de la médina, en toute fraternité avec les marrakchi. Ma tante était enseignante au collège Sidi Mohamed. Elle a été ensuite infirmière au dispensaire de Bab Taghzout. Donc, tu vois, j’ai bien connu toute la population. J’allais au lycée, ma tante collectionnait et je l’accompagnais régulièrement dans les souks à la criée pour s’acquérir de beaux objets. Cela m’a permis d’approcher le monde des belles choses, des objets d’art et de devenir très tôt ami avec le peintre Mohamed Ben Allal...
Qui vous avait demandé en mariage, n’est-ce pas?
Tout a fait. Je devais avoir 16 ans. J’étais très différente des filles de mon âge qui vivaient au Ghéliz dans la ville européenne et mes premiers petits copains, ont été des jeunes marocains. La découverte de la poésie s’est faite grâce à des rencontres importantes, notamment avec la fille de l’ethnologue Marcel Griol, c’est une femme qui nous a vraiment ouvert les portes, orienté vers les bonnes lectures, mais aussi avec des amis marocains, on se récitait beaucoup de poésie. On nous faisait écouter Omar Al Khayyam et nous, on leur lisait Baudelaire, Rimbaud... C’était dans le jardin de Moulay Abdessalam. J’ai croisé Farid Belkahia. Je suis partie après en France faire des études littéraires. Après mes études, j’ai commencé par faire du journalisme.
Comment est né votre intérêt pour l’art contemporain.
J’ai fait une rencontre magnifique avec le conservateur du Musée de Grenoble. Il avait le projet d’ouvrir un centre national d’art contemporain et comme je m’intéressais beaucoup à l’art, il m’a proposé de travailler avec lui sur ce projet. J’ai travaillé pendant sept ans au Musée de Grenoble en tant que conservatrice. C’est pendant cette période que j’ai beaucoup appris sur l’art contemporain international. Mes liens avec le Maroc m’ont poussée à réfléchir sur un projet qui pourrait mettre en avant la richesse de la culture de ce pays que j’adore. On a monté ce projet. Cela a été un moment très important pour la France et pour le Maroc. C’était la première fois qu’on a réuni autant d’artistes et d’intellectuels, bien avant Le Temps du Maroc. C’était en 1984. Pendant une année, j’ai fait plusieurs voyages en tant que commissaire d’exposition, avec comme partenaire la Maison de Culture de Grenoble. On a fait venir une grande exposition de tous les grands artistes, jalonnant l’histoire de l’art au Maroc, depuis Charkaoui, Gharbaoui, les peintres naïfs, Miloudi, Khatibi, Laabi, Bennis... Je voulais que mon retour au Maroc soit comme une fleur offerte à ce pays qui m’a accueillie.
Vous avez toujours aimé rapprocher, faire rencontrer des artistes?
Oui j’aime beaucoup.
Vous parlez toujours le russe?
Malheureusement non. Mais peu importent les origines. Ils faut dépasser les origines, les religions, dépasser tout ce qui risque de séparer, aller à la rencontre de l’autre.
André Breton disait: la beauté sera convulsive ou ne le sera pas. Partagez-vous cette pensée?
Moi, je crois en la force de la beauté, l’émotion. La beauté, ce n’est pas la finesse, mais quelque chose d’ardent.
Que raconte votre poésie?
La Vie.
Propos recueillis par
Ilham Khalifi