Actualité | Economie | Entreprise | Finance | Grand Public | Lire, Voir, Entendre

Rechercher :
  
Edition


Administration
Articles » Lire, Voir, Entendre
Le laboratoire humainement universel Le Théâtre du Soleil

Auteur :
Publier le : January 27, 2005

La Nouvelle Tribune : Depuis quand avez-vous intégré la Compagnie du Théâtre du Soleil ?
Maurice Durozier, comédien : Je suis venu au Théâtre du Soleil pendant les années 80. J’y suis resté onze ans. J’ai quitté la troupe pendant onze ans. Durant cette période j’ai monté ma propre compagnie. Mais j’ai surtout beaucoup voyagé. Et là je suis revenu au Théâtre du Soleil depuis deux ans pour le spectacle «Le Dernier Caravansérail».   

C’est important le voyage dans le Théâtre du Soleil ?
Tout à fait, et d’ailleurs c’est ce qui fait la richesse du théâtre d’Arianne Mnouchkine. Ce sont ces fréquents voyages à travers différents pays qui ont construit l’identité de notre compagnie. Toutes ces diversités culturelles, sociales et politiques, c’est très important pour les comédiens et le metteur en scène.  

De quoi parle «Le dernier Caravansérail»?
Pour ce spectacle, Arianne a voulu mettre en scène 
le drame des réfugiés, l’exil forcé, la guerre, la douleur en donnant à entendre la parole des déracinés. Il s’agit d’une création collective, Le dernier caravansérail (Odyssées), un spectacle lui-même en mouvement, qui change au fil des représentations, piochant dans les centaines de récits récoltés par la compagnie d’Ariane Mnouchkine dans plusieurs camps de réfugiés. Le dernier caravansérail est celui du Fleuve cruel, un rapide démonté qu’une famille tente de traverser. Grande toile secouée, vacarme assourdissant, une ouverture en force pour une odyssée qui traversera l’Afghanistan, la Russie, la Bosnie-Herzégovine, l’Iran, l’Irak, pays où coulent les larmes du déracinement. Larmes de Roméo et Juliette devant la folie des Talibans, de familles déchirées par la guerre, de femmes sans espoir face aux excès de l’islamisme, de paumés fracassés par le néo-libéralisme. Des histoires à la fois différentes et semblables, qui s’entrecroisent, se dévoilent par petites touches et se rejoignent dans des camps, en espérant de meilleurs lendemains. Quitte à prendre tous les risques et, comme à Sangatte, sauter sur des trains en marche pour gagner l’Angleterre.

S’agit-il d’un message humaniste pour dire halte aux affres de la guerre, de la haine ?
C’est tout à fait cela. Le spectacle est d’une authenticité... brute et terrible. C’est en effet un message humaniste par une mise en scène époustouflante et une musique de Jean-Jacques Lemêtre très réussie, qui dit tout de la précarité et de l’urgence dans laquelle se trouvent les réfugiés. Tous, migrants ou non, c’est une façon de nous rappeler que le drame de ces fugitifs qui ne choisissent pas leur route, est universel et que nous sommes tous des réfugiés en (im)puissance.

Quel personnage incarnez-vous ?
Au moins huit personnages.

C’est une caractéristique propre au Théâtre du Soleil, cette capacité d’interpréter plusieurs personnages dans un même spectacle.
Cela fait partie effectivement de la démarche du Théâtre du Soleil. C’est un véritable enrichissement pour le comédien. Au départ on ne sait pas qui va jouer quoi. On s’essaye à tous les rôles. Cela demande beaucoup de travail, de concentration, de rigueur et de sérieux. C’est un spectacle sur le monde, qui traverse plusieurs pays.

Quelle est l’importance de l’émotion, du jeu pas trop exagéré et vrai dans votre théâtre?
Vous ne pouvez pas toucher le spectateur si vous n’êtes pas vrai, si l’émotion ou le sentiment n’émanent pas sincèrement du fort intérieur du comédien. Un comédien ne peut réussir son rôle que s’il est sincère, d’abord avec lui-même. Comment voulez-vous que le public croie au personnage si l’acteur n’y croit pas. Le théâtre, ce n’est pas faux.

Peut-on dire que votre théâtre est réaliste ?
Serge Nicolaï, comédien : Pas tout à fait. le public sait qu’on est au théâtre et nous aussi on le sait. Ce n’est pas tout à fait la réalité. Le théâtre est l’art le plus proche de la vie. Le comédien a la charge de son personnage, mais également la charge de ses émotions. Le comédien vrai devrait aller au bout de lui-même. Arianne Mnouchkine parle de la musique intérieure du personnage. Quand on fait une entrée en scène avec une émotion vraie, un état, c’est déjà très rythmé. Dans le théâtre indien, il y a neuf états de base: la colère, l’amour, la peur, le dégoût, le désir, l’émerveillement, la surprise... Quand on est en colère, dans la réalité, notre coeur ne bat pas au même rythme que lorsqu’on est dans un état de sérénité. Les pièces qu’on met en scène s’imprègnent des grandes tragédies humaines qui sont au fond très mouvementées, très rythmées. On ne peut pas aborder ces tragédies de façon réaliste car on reste à la surface.

Votre compagnie comprend plus de 80 personnes. C’est important le nombre pour le Théâtre du Soleil ?
Nous sommes pareils à un équipage sur un bateau. On traverse des tempêtes. Quand on est nombreux, on arrive à supporter et à ramer plus aisément.

L’esprit de groupe, l’entraide, des qualités qui régissent votre théâtre.
Le théâtre c’est l’autre. C’est comment aimer l’autre, comment l’accepter bien qu’il soit différent. Souvent le comédien est tellement égocentrique, individualiste... et n’est qu’après un dur combat contre soi-même qu’on arrive à laisser venir l’autre. C’est ce regard sincère posé sur un partenaire en difficulté qui va l’aider à emprunter le chemin de la vérité.

En quelle année avez-vous rejoint le Théâtre du Soleil ?
En 1997.

Qu’apprend-t-on avec Arianne ?
A écouter, à accepter l’autre, ses idées, ses propositions, à mettre de côté son égoïsme. On apprend à ne pas tricher.

La troupe comprend plus de vingt nationalités.
Nous sommes 27 nationalités. C’est très important. C’est 27 langues différentes, mentalités, cultures, traditions... Pour la plupart, ce sont des personnes issues de pays  en  difficulté ou en guerre.

Peut-on dire que le Théâtre du Soleil est un théâtre engagé ?
On ne peut pas ne pas être engagé dans le monde où nous vivons, où les Droits de l’Homme ne sont que cafouillage, où l’amour de l’argent et du pouvoir remplace l’amour entre les êtres. Le Théâtre c’est un engagement physique, intellectuel et politique.

Propos recueillis par
Ilham Khalifi



 

Hebdomadaire marocain paraissant le jeudi - Directeur de la publication: Fahd Yata 320 BD Zerktouni, angle rue Bouardel - Casablanca - Maroc
Tel : +212 (0) 22 42 46 70 (7 lignes groupées) | Fax : +212 (0) 22 20 00 31
eMail :  
courrier@lanouvelletribune.com | www.lanouvelletribune.com