Evidemment, les autorités ont toute latitude de saisir l’intégralité des DVD de Derb Ghallef. Elles raseraient le marché aux puces le plus célèbre de Casa que personne ne trouverait à y redire. Derb Ghallef est un territoire où la loi est constamment transgressée. Nike, le gros bidule multinational de Portland qui intente de plus en plus de procès aux commerçants de Derb Ghallef ou de Derb Korea qui écoulent des imitations de leurs produits, BSA, cheval de bataille de Microsoft, Sony, Hollywood…, sableraient le champagne si Derb Ghallef venait à fermer ses portes.
Cependant, le consommateur lambda, le gars assoiffé de culture qui ne peut pas consentir grand-chose pour se désaltérer, mourrait de déshydratation si on le privait de Derb Ghallef. Le Mégarama? 50 balles la place! Internet haut debit? Les tarifs sont toujours prohibitifs, dans un pays où le salaire minimum interprofessionnel garanti ne garantit rien d’autre que des fins de mois incommodes. Vingt, quinze balles le DVD! Derb Ghallef est, sous nos latitudes, le champion toutes catégories de la culture. Parce qu’il la rend accessible au plus grand nombre.
Alexandre était introuvable à Derb Ghallef, la semaine dernière. Mais ce n’est pas le signe d’une plus grande volonté de combattre la contrefaçon et la piraterie. Il s’agit d’une action isolée, vraisemblablement initiée au nom d’une certaine moralité. “Les flics nous ont empêchés de le commercialiser, et j’imagine que c’est parce qu’Alexandre, qui est cité dans le Coran, est présenté dans le film comme une “tapette” décolorée”, explique Abdellah, qui possède, pour tout capital, une petite table pliable et une centaine de CD (parmi lesquels des films cochons et, plus “trash” encore, des enregistrements d’exécutions sommaires de la bande (de cons) d’Al Zarqaoui.
Lundi 10 janvier 2005. “Alexandre” a refait surface à Derb Ghallef comme si de rien n’était. Et les ventes se sont envolées parce qu’interdire une œuvre, ne fut-ce que momentanément, est la meilleure publicité qu’on puisse lui faire (Gilles Perrault, Salman Rushdie et Cie en savent quelque chose!). “Les flics devraient confisquer des films plus souvent, estime Abdellah; j’ai vendu toutes les copies que j’avais en un rien de temps, et j’attends qu’on m’en fournisse à nouveau!”
Tout le monde s’arrache “Alexandre”, bien que le produit ne soit pas à la hauteur des espérances! Oliver Stone nous a habitués à de la meilleure came. Malgré une distribution de rêve (Colin Farrell, Angelina Jolie, Val Kilmer, Jared Leto*, Anthony Hopkins), un budget renversant (dans les 180 millions de dollars; deuxième plus grande production de toute l’histoire du cinéma), des panoramas à couper le souffle (cocoaou*), toute la science de la pellicule d’Oliver Stone, et la glorieuse épopée du personnage historique éponyme du long-métrage, la mayonnaise ne prend pas! Richard Burton, qui a campé Alexandre dans un film réalisé, en 1956, par Robert Rossen, était plus crédible que Colin Farrell et sa dégaine de folle tout droit sortie du Queen, à Paris.
M.L.
* Premier rôle de l’excellent “Requiem For a Dream”
* Version locale du cocorico franchouillard