La Nouvelle Tribune : Je ne vous demanderai pas en quelle année, vous êtes venu au monde, mais je me permettrai de vous demander au nom de toutes les personnes qui vous admirent et vous adorent de leur ouvrir votre coeur et conter l’histoire de l’enfant qu’était Hammadi.
Hammadi Amor : Je vous remercie de me permettre d’évoquer ma vie personnelle. Je suis né en 1931... (vieux n’est-ce-pas (rires)), à Fès, au quartier «Al Adouwa». J’ai reçu une éducation purement traditionnelle. Mon père était un grand et respectueux «Alim» à Al Karawiyyine. Il faisait partie des fervents défenseurs de la langue arabe et c’est la raison pour laquelle, je n’ai pas étudié le français. Mais j’ai eu la chance d’achever l’apprentissage intégral du Coran, c’est ce qu’on appelait à l’époque «Selka». Quant à ma mère, c’était une grande dame, généreuse, sereine et très affectueuse.
Votre vie d’adolescent?
J’étais ce qu’on pourrait appeler le cafard du cinéma. J’étais un habitué du cinéma Impérial. Avec mes copains, on a fini par trouver le moyen d’assister à des projections, gratuitement : une petite allée secrète par laquelle on accédait discrètement à la salle. A l’époque c’était des films de Farid Al Atrach, Asmahan, Youssef Wahbi. J’ai été très inspiré par le film «Gharam wantiqam» (Amour et vengeance). C’est un film que j’ai vu et revu et qui m’a beaucoup touché.
Une histoire d’amour personnelle?
C’est la première fois que je vais raconter cela. J’étais follement amoureux de ma cousine qui habitait en Espagne. Ce qui me faisait souffrir, c’était le fait que cette cousine appartenait à une famille très riche, qu’elle habitait à Madrid et que jamais, elle ne daignerait pas s’intéresser à quelqu’un comme moi. C’est grâce à cet amour inassouvi que j’ai décidé de devenir artiste. Il fallait que je lui démontre que je suis capable de devenir quelqu’un d’intéressant. Cet amour impossible a fait naître en moi l’amour pour l’art. Mon oncle avait décidé de rentrer au pays. Ils se sont installés à Casablanca. Je ne supportais plus de rester à Fès, il fallait que je les rejoigne. Un beau matin, je pliai bagages et pris la route de Casablanca...
Vous aviez quel âge?
Dix sept ans. Une année après la mort de ma mère. Le prix du billet à l’époque (37 Riyals). J’ai voyagé sur le toit du car. Il fallait m’assumer. J’ai commencé par faire des petits travaux. Je vivais avec mon frère, commerçant à Bab Marrakech. Il avait un copain, El Ghali Berrada, luthiste, chanteur et comédien. C’est grâce à lui que j’ai fait mes premiers pas au théâtre dans la pièce «Je suis le meurtrier», avec la troupe, «les Amis du théâtre», présidée par un Français. Une autre rencontre a beaucoup marqué ma carrière d’artiste, celle avec feu le général Mohamed Belhaj, ex-Directeur de l’Académie Militaire de Méknès. Il adorait le théâtre. Nous avons créé une troupe théâtrale baptisée «Arrachad Al masrahi». J’ai adapté une première pièce de Taoufiq Al Hakim, «Le voleur» qu’on a intitulée «Le coup du destin» (Darbato Al Qadar).
Vous l’aviez présentée en quelle année et où?
Le 28 février 1948, au Théâtre Municipal, que Dieu ait son âme! C’est une pièce qui a eu beaucoup de succès. A cette époque, j’ai été contacté par une personne très aisée qui m’avait manifesté l’énorme intérêt qu’elle vouait à l’art et spécialement au théâtre. Son souhait était de pouvoir servir son pays. Elle m’a proposé de m’aider. C’est alors qu’on a décidé de créer une nouvelle troupe «Al Manar Al masrahiyya».
Et qui était cette personne?
Derrière le masque de Zoro, comme on dit, se cachait le Parti de L’Istiqlal. On m’a présenté Mohamed Tazi en tant que Directeur artistique de la troupe, moi j’ai proposé qu’il soit metteur en scène. Nous sommes à une époque où il y avait une grande censure. On avait décidé de monter la pièce «Fath Al Andalous» écrite par Moustapha Kamel, une oeuvre très symbolique par rapport à l’époque que vivaient le Maroc et le monde arabe en général. Elle faisait partie des pièces bannies. J’avais joué le rôle d’Abbad, ministre musulman mais espion des espagnols. On me surnommait «Al khaïn». Celui qui a incarné le rôle de Moussa Ibn Nossaïr, c’était Ahmed Erghibi. Il y avait aussi Mohamed El Kettani, actuellement chargé de mission au Cabinet Royal, Afifi...On a monté par la suite «Salah Eddine Al Ayyoubi» et «Tartuffe» (avec les costumes authentiques de Molière qui nous ont été envoyés par la Comédie Française), une pièce spécialement adaptée et mise en scène pour dénigrer le traître de la nation Abdelhay El Kettani.
Et les rôles des femmes?
Ils étaient interprétés par des hommes à l’époque.
Votre aventure au sein de la radio?
Abdellah Cheqroun m’appelle un jour pour me proposer de faire partie de la troupe radiophonique. J’ai été engagé en qualité de «Hors classe» (330DH) par mois. C’était le 15 octobre 1951 et je me suis marié en 1959. A l’époque Ibrahim Essoussi animait une émission «Dounia Al Fan». J’ai eu droit à une demi heure, pour animer ce que j’ai appelé à l’époque «Choâo Al Masrah». Après, il y a eu «Le monde des arts», un programme qui a duré 14 ans.
Quel est votre regard sur le théâtre marocain d’aujourd’hui?
Que Dieu ait son âme!
Le cinéma?
Je garde un peu d’espoir.
Le monde de la culture au Maroc?
Malheureusement, c’est devenu un monde de copinage et de favoritisme.
La presse?
Elle manque de professionnalisme. Nous n’avons pas de critiques spécialisés. On critique pour critiquer et dénigrer seulement.
Propos recueillis par
Ilham Khalifi