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Ismaël Ferroukhi ou le grand voyage initiatique Entretien

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Publier le : December 23, 2004

La Nouvelle Tribune : «Le grand voyage», un film écrit avec beaucoup de coeur. Un voyage auquel vous semblez inviter musulmans et chrétiens, arabes et occidentaux à se joindre à votre aventure. La voyage initiatique pareil à celui du dramaturge Streindberg «le Chemin de Damas», ou encore «la Quête du Graal». «Le grand voyage» est-il une quête de la Vérité?
Ismaël Ferroukhi, réalisateur :
C’est en effet avec le coeur que j’ai dressé le portrait de mes deux antagonistes. j’ai essayé d’être le plus sincère possible. Je me suis fait trop mal en écrivant ce scénario. Pour être plus vrai, avoir zéro influence, j’ai refusé de partager l’écriture du film avec qui que ce soit. Je me suis abstenu de voir des documentaires, des films sur des sujets pareils.

Vous avez effectué une sorte de plongée intérieure, acte qui vous a ramené à votre enfance.
Mon film «Le grand voyage» est une part de moi-même. Il est lié à des souvenirs très personnels. Entre autres, ce long voyage qu’avait effectué mon père en voiture. Une aventure que je n’ai réussi à comprendre qu’une fois adulte. C’est une histoire à la fois insensée mais pleine de sens et de symboles.

L’originalité dans le film se situe aussi bien au niveau du choix du sens du  trajet, de l’Occident on s’achemine vers l’Orient, le coeur de l’Orient, notamment la Mecque.
Il y a d’abord le côté aventure du voyage, tous ces pays traversés avec leurs coutumes, leurs traditions, leurs paysages, leur mode de vie..., mais il y a également le problème de la difficulté de communication entre le père et le fils. Mes personnages appartiennent à une société où le fossé entre les générations est nettement ressenti. Un père de culture marocaine qui se retrouve par la force des choses «exilé» dans un pays qui n’est pas le sien et qui ne le sera jamais, et un fils né en France, imprégné de la culture locale du pays, qui n’arrive pas à dialoguer avec un père qui attache énormément d’importance aux traditions de son pays d’origine.

C’était aussi l’occasion pour vous de mettre en scène la véritable image du vrai musulman, des véritables principes de l’Islam.
Tout à fait. De faire aussi découvrir à ce jeune, qui était vraiment son père, un homme très dur d’apparence , mais combien bon et généreux au  fond.

Seul ce voyage pouvait permettre au fils et au père de se retrouver, de se comprendre?
Se retrouver, c’est aussi une manière pour chacun d’eux de renouer d’abord avec son propre moi avant de retrouver l’autre. Comment les confronter, les mettre face à face, car avant le voyage, ils n’ont fait que s’éviter? Comment les amener à dire la vérité, voir ce qui pourrait les rapprocher et ce qui les éloigne? Comment concilier deux cultures, les rapprocher sans qu’il y ait le moindre heurt? Peut-être qu’un choc pourrait les amener à se remettre en question et à remettre en question de fausses idées auxquelles ils tenaient tant? Pour ce faire, il fallait que je les coince quelque part. Pourquoi   à l’intérieur d’une voiture et pour un voyage qui va durer plusieurs jours, pendant lesquels, ils seront amenés à effectuer plus de 5000 kilomètres?

Votre film est pareil à cette invitation au voyage Baudelairien. C’est une belle métaphore où se rejoignent toutes les contradictions de notre univers. 
Je voulais travailler sur les plus petits détails qui font la vie d’un homme, d’un être humain.

«Le Grand voyage» donnait justement l’impression d’une toile impressionniste que l’on peignait par petites touches.
Elle est très belle la métaphore et c’est exactement cela.

Pour faire pousser des lys, Adonis a dû emprunter le chemin le plus périlleux. La métamorphose des personnages a emprunté le chemin de la souffrance physique, mais aussi mentale. Le père qui reçoit comme une gifle, la phrase du fils «C’est ça le pardon dans votre religion?», une parole qui fait réfléchir le père. Le fils qui, vers la fin du film, après avoir enterré son père, tend spontanément une pièce de monnaie à une mendiante lui, qui au début refusait l’idée de l’aumône.
Les chemins de la Vérité sont toujours pénibles. Mais pour voir pousser, comme vous le dites si bien, des lys, il faut parsemer le sol de bonnes graines. Les pollens de la Vérité sont très rares. Il faut savoir les distinguer des mauvaises herbes. On ne peut épouser les valeurs humaines et les appliquer dans notre vie de tous les jours qu’en passant par une épuration, une purification, qui, souvent nous font souffrir. Ce n’est pas facile d’être tolérant, d’aimer l’autre, bien qu’il soit différent de nous. Ce n’est pas facile d’être juste...  

Quelles étaient les difficultés rencontrées lors du tournage?
Après l’assassinat du Premier ministre en Serbie où il fallait respecter le couvre-feu, la guerre en Irak, les difficultés de tourner à la Mecque...

Pourquoi ce choix terrible de faire disparaître le père, pour voir naître un nouveau personnage?
Le choc peut nous ramener à la réalité, nous éclairer le chemin de la Vérité, comme il peut nous faire sombrer dans un monde irréel. Toutes les confrontations, les difficultés de communications qui existaient entre le père et le fils au début du voyage, ont fini par s’estomper.

Propos recueillis par
 Ilham Khalifi

NB, «Le Grand voyage», (scénario, dialogue et réalisation Ismaël Ferroukhi, avec Nicolas Cazale et Mohamed Majd) «Luigi De Laurentis», le Lion de la meilleure première oeuvre, Venise 2004.



 

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