Cette prestation unique fait éclater les carcans de toute programmation pour s’inscrire, comme l’énonce Aïda Kamar, directrice des communications du FMA, “dans une vision du monde”. Le Cercle de l’extase est une rencontre culturelle au sens sublime du terme. Au-delà des “identités meurtrières”, le Cercle de l’extase clame haut et fort la reconnaissance de l’autre. Aïda Kamar ajoute à ce propos que “ Le dialogue des cultures est devenu inéluctable ”. C’est effectivement à ce dialogue que cette expression artistique participe généreusement.
En fait, on peut envisager différents types de rencontres culturelles. Il suffit de définir les lieux communs pour trouver dans les arts, dans la pensée ou dans l’histoire, ces ponts si précieux à la survie de l’humanité.
En réalité, le Cercle de l’extase est une double rencontre. Au début du spectacle, on assiste à une première conjonction, celle de deux traditions, l’Islam et le Christianisme. Les voix et les cordes, les tambourins et la flûte se regardent, se reconnaissent puis échangent pour fusionner dans une teneur artistique d’une grande beauté. Ensuite, comme par un effet de magie, on se retrouve projeté, au-delà des formes, dans un élan d’union au sacré vers cette autre rencontre, celle de l’Homme avec son Créateur.
Les derviches tourneurs
Les derviches tourneurs appartiennent à la confrérie soufie de Djalâl-od-Dîn Rûmi. Saint soufi du XIIIe siècle, ce grand homme légua à l’humanité un enseignement spirituel riche en connaissance, en sagesse et en poésie amoureuse. Il nous invite, de mille et une manières, à écouter la plainte de la flûte qui pleure sa séparation de la jonchaie où elle puise ses racines. Il en est de même pour l’amant de Dieu, nous dit-il, dont les états spirituels reflètent cette nostalgie du Royaume céleste. Lorsque le Derviche reconnaît dans la musique la mélodie spirituelle, il se retrouve projeté dans un état de sama’ que l’on traduit communément par audition spirituelle. Il se défait de la noirceur de son enveloppe charnelle en se débarrassant de sa cape sombre pour retrouver la blancheur éclatante de son état originel. Le Derviche se met alors à tourner lentement telle une planète autour du soleil. Quand la gravitation atteint sa maturité, il se retrouve les bras étendus, la main droite tournée vers le ciel, récupérant ainsi les bénédictions célestes qu’il transmet à travers la main gauche tournée vers la terre. Trait d’union entre le ciel et la terre, le Derviche, en état d’extase, devient un canal des effusions amoureuses du Créateur vers la création.
Les chants grégoriens
Selon les sources, ces chants tireraient leur nom du Pape Grégoire 1er qui, vers l’an 600, aurait contribué à mettre en place le cycle annuel des chants sacrés chrétiens. La tradition du chant grégorien va se consolider à l’époque de Charlemagne qui veilla à la protéger de l’oubli en la compilant dans un système de notation musicale. Formée de 4 à 12 voix masculines, la schola Saint Grégoire chante a capela. Elle puise ses inspirations à un vaste répertoire liturgique, dans un élan de communion avec Dieu. Communion à travers le chant dont Saint Augustin va dire : “Chanter c’est prier deux fois” En effet, la deuxième prière est celle de l’âme en quête de cette parcelle sacrée en elle. Dans un élan d’amour, le chanteur, du plus profond de sa mémoire spirituelle, déclare avec une voix mélodieuse sa soif pour son Seigneur : “Comme un serf altéré cherche l’eau vive, mon âme te cherche, mon Dieu. ” Psaume, 7. Lorsque la présence s’installe, le chanteur réconforté nous rappelle dans une grande allégresse que tout l’univers chante ses louanges : “Toute la terre se prosterne devant Toi et chante en Ton honneur, elle chante Ton Nom.” Psaume 69: 35. L’extase du chanteur est à son comble lorsque ses louanges s’unissent à celles du vent, du ciel et de toute la création.
Un même frisson sacré
La rencontre entre les Derviches tourneurs et la schola Saint Grégoire, en évitant les écueils du syncrétisme, a réussi le pari du dialogue des civilisations. Dialogue dont le fondement est la reconnaissance de l’autre dans le respect de la différence.
En effet, nous apprend le livre Coranique : “Ô hommes! Nous vous avons créés d'un mâle et d'une femelle, et Nous avons fait de vous des nations et des tribus, pour que vous vous reconnaissiez. Le plus noble d'entre vous, auprès d'Allah, est le plus pieux. Allah est certes Omniscient et Grand Connaisseur” (Coran, Al-Houjourât, 49;13)
Parmi les moments forts de cette rencontre, souvenons-nous de l’appel à la prière. Lorsque le muezzin chanta et que la cloche sonna, en réalité, selon deux modalités différentes, l’invitation fut la même. Ce fut une invitation pour une même expérience, celle d’un élan vers un Dieu unique. N’est-ce pas que les parfums sont multiples alors que l’eau est la même ? N’est-ce pas qu’un même frisson sacré traverse non seulement le Christianisme et l’Islam mais aussi toutes les grandes spiritualités du monde ?
Karim Ben Driss
Directeur de l’Institut Soufi de Montréal.