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Soufisme et Modernité

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Publier le : November 25, 2004

La réussite économique de l’occident, amorcée depuis lors, s’est construite par opposition à l’aristocratie, à l’église et, donc, à une certaine forme de pratique religieuse. D’où cette corrélation, dans l’esprit d’un nombre non négligeable de personnes, entre d’une part, la modernité, qu’ils comprennent comme englobant toutes les mutations qui eurent lieu depuis lors ; et d’autre part la religion, toute religion, sans distinction aucune.
Les mutations vécues, au lendemain de la renaissance européenne ayant débouché sur une séparation du spirituel et du temporel, on a cru alors logique et fondé de professer la nécessité pour tous les peuples, cherchant à réformer et à développer leurs sociétés, d’emprunter la même voie que l’Europe occidentale. Ces peuples devraient ainsi, selon cette conception du monde, abandonner tout référentiel religieux, ou, au moins ne plus en faire état dans le discours public, voire ne plus s’y référer en tant que système de valeurs.
La modernité a pourtant été critiquée de l’intérieur même des sociétés occidentales. Ainsi, Alain Touraine pense que “ la particularité de la pensée occidentale, au moment de sa plus forte identification à la modernité, est qu'elle a voulu passer du rôle essentiel reconnu à la rationalisation, à l’idée plus vaste d’une société rationnelle, dans laquelle la raison ne commande pas seulement l’activité scientifique et technique, mais aussi le gouvernement des hommes autant que l’administration des choses. Cette conception a-t-elle une valeur générale ou n’est-elle qu’une expérience historique particulière, même si son importance est immense ? ”
De même, le penseur canadien John Saoul souligne qu’on trouve “parmi les illusions qui ont investi notre civilisation, la conviction absolue que la solution à nos problèmes réside dans l’application hardie d’un savoir-faire organisé rationnellement. Alors qu’en réalité nos problèmes résultent en grande partie de cette application même“
En effet, les progrès réalisés par la démarche rationnelle n’ont pas encore permis de répondre aux questions fondamentales et existentielles que nos ancêtres se sont posés depuis la nuit des temps. Ainsi, les résultats des explorations scientifiques et des grandes découvertes technologiques n’ont pas pu expliquer le sens de la vie, le devenir de l’homme, ou d’autres grandes énigmes non encore déchiffrées par la raison humaine.
Si la religion nous donne des réponses à ces questions, c’est parce qu’elle n’est précisément pas l’œuvre d’êtres humains. Il serait d’ailleurs absurde d’imaginer qu’il puisse en être autrement, car, à partir du moment où l’on reconnaît l’existence d’une vie spirituelle, on est automatiquement et logiquement contraint d’accepter que cette vie contient en elle-même une grâce qui n’est pas l’œuvre d’êtres humains; et que la voie qui est en mesure d’y conduire ne peut être établie que par Dieu lui-même, qui la propose aux hommes pour la suivre.
Cette voie, tracée par le Créateur, vise à libérer l’homme et à lui permettre de goûter aux vérités spirituelles éternelles. Et il ne s’agit nullement d’une quête superflue, ce n’est pas, non plus, un luxe. Il s’agit bel et bien d’un besoin fondamental de l’être humain. Tous les hommes sont appelés à en faire la connaissance quelle que soit leur origine ethnique, raciale ou géographique. On comprend dès lors le sens du verset coranique : “Nous t’avons envoyé avec la vérité pour annoncer et avertir.”
L’Islam, et le soufisme qui en est la quintessence, nous enseigne que si nous percevons l’extérieur des choses, l’intérieur nous reste caché et occulté, et que c’est par notre cœur que nous pouvons y accéder. Cet accès à l’intériorité est l’objectif même du soufisme. C’est le but recherché par celles et ceux qui empruntent la voie soufie. Il s’agit du passage à une autre dimension de l’être, à un autre royaume, passage qui permet l’élargissement des capacités rationnelles elles-mêmes.    
Et les soufis, ainsi que nous le précisait Sidi Hamza, Shaykh de la Tariqah al-Qadiriya Boudchichiya, au cours du mois de Ramadan, ne considèrent point que  la raison appartient à une sphère inférieure à la dimension spirituelle. Bien plus, nous précisa Sidi Hamza, pour lui, rien ne pouvait être supérieur à la raison, le aql. Ce qui se passe, précise-t-il, chez ceux auxquels il était donné de goûter à la saveur de ce qu’on vient de qualifier d’intériorité, c’est en fait un élargissement, concomitant, des capacités rationnelles elles-mêmes. L’homme devient alors capable d’accéder à des connaissances et à des sciences qu’il ne peut atteindre par la seule raison instrumentale.
Cette parole de Sidi Hamza, renvoie à la définition coranique du aql, la raison, conçue comme étant le cœur, qalb, de l’être humain. En effet, parlant des inconscients, le Coran déclare : “Ce ne sont pas leurs yeux qui sont aveugles, mais leurs cœurs” 46, XXII.
Si l’on reconnaît aujourd’hui, de par le monde, les limites de la démarche rationnelle, le soufisme, offre à l’humanité tout entière la méthode de réalisation spirituelle permettant de dépasser, en l’intériorisant, la méthode rationnelle. Au lieu d’être asservi par la machine et les fabuleux progrès techniques réalisés, dans le mode moderne, l’homme pourra alors les maîtriser davantage et les mettre au service de ses semblables.

Lahsen SBAI EL IDRISSI



 

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