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Farida Bourquia, une fille du peuple Entretien

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Publier le : December 2, 2004

La Nouvelle Tribune : Nous connaissons tous l'artiste, la créatrice, la réalisatrice, la femme battante, que vous êtes, mais on ignore beaucoup sur Farida la petite fille, sa famille, ses études...
Farida Bourquia, réalisatrice :
Je suis issue d'une couche sociale populaire. Mon père, un grand combattant du temps du protectorat. Nous sommes trois: deux frères et moi. Je suis née à Derb Soltane. J'ai grandi à Caryane Kelouti. J'ai côtoyé les bas fonds de la société. Et je continue de le faire...

Une parenthèse, cela explique, votre approche au niveau de votre création télévisuelle?

En effet. Pour parler des problèmes d'une société, les exposer publiquement, il faut être constamment, je dis bien constamment, à l'écoute des souffrances des citoyens les plus démunis.

Et si on revenait à votre enfance. Étiez-vous un enfant heureux?

Comme tous les enfants, à l'époque. On jouait dans la rue, comme toutes les petites filles de mon âge, on inventait des jeux...On jouait "Chaâbana", "Achoura", on préparait la "Guamila pendant la fête du mouton. On allait chez les voisins. C'était une époque où  les portes des maisons restaient ouvertes le long de la journée. On partageait le pain et le sel comme on dit. Je suis donc profondément imprégnée de cet univers d'amour, de partage des moments de  malheur et de bonheur...loin de toutes envies matérialistes. Et c'est cela que l'on retrouve dans mes feuilletons. Après le primaire, mon père m'a envoyée en URSS pour faire mes études. J'avais treize ans. J'étais arrachée à ma mère, à ma famille...

Le regrettez-vous?

Un peu, mais avec le temps j'ai compris que mon père. avait bien agi. C'est ce départ à un âge très jeune qui a forgé ma personnalité. J'étais dans un internat qui regroupait les enfants des réfugiés politiques venus des quatre coins de l'univers. Je devais commencer par apprendre le russe. A l'internat, on faisait du ballet, du théâtre, du dessin... Le bac en poche, il fallait rentrer sur Moscou. J'ai passé le concours à l'université pour faire de la chimie. Je n’arrivais pas à suivre. C'était pas vraiment ma tasse de thé. Mes parents sont venus me voir. Ils logeaient dans une maison de repos. Je suis allée les voir. Une visite qui allait transformer toute ma vie. J'y ai rencontré des réalisateurs, des metteurs en scène, des artistes, des disciples de Stanislavsky. Et c'est ainsi que j'ai décidé d'étudier le théâtre et spécialement, la mise en scène. Il fallait faire une année préparatoire. La formation d'acteur est obligatoire, si vous voulez faire des études sur la mise en scène.
C'est important ce parcours , car on ne peut prétendre être un bon directeur d'acteur, si l'on n'a pas vécu les angoisses, les préoccupations, les contraintes aussi bien physiques que morales que subit l'acteur.

Vous êtes très imprégnée de la méthode stanislavskienne. Avec vous, on sent que les comédiens sont dirigés d'une manière très professionnelle. Ils sont spontanés, pour la plupart, sincères, il y a de la profondeur dans le jeu.

C'est au public que revient le dernier mot. Comme je fais confiance à mes comédiens, je fais aussi confiance aux spectateurs. 

Vous accordez beaucoup d'importance au niveau du jeu des acteurs, à l'émotion.

C'est très important, l'émotion. Un spectacle, un film, un feuilleton, une oeuvre, une peinture qui ne réussissent pas à m'impressionner, m'émouvoir, me toucher profondément, ne m'intéressent pas. Je dis souvent à mes acteurs, si vous ne parvenez à me faire rire ou pleurer, cela veut dire que vous n'êtes pas sincères.

Vous avez travaillé sur "Lem'âlem Ali" d'Abdelkrim Ghaleb. Comment s'explique ce choix?

Après cinq années d'études à Moscou, il fallait soutenir ma thèse. Je suis rentrée au Maroc et j'ai choisi l'oeuvre de Ghaleb, "Lem'âlem Ali". Je suis une enfant du peuple. Le personnage aussi. C'est avec des comédiens de la Maison des jeunes Bouchentouf, que j'ai monté "Lem'âlem Ali".

Un souvenir vous a intensément marqué pendant cette période, on peut savoir lequel?

On est précisément au début des années 70. Le phénomène des frères musulmans commence à émerger. Vous imaginez, je débarque de la Russie, je suis une femme, metteur en scène. Je donne mon premier spectacle à la Salle Soumaya de la jeunesse et des sports. Pendant la représentation, la lumière s'éteint. Panique. Des bombes lacrymogènes ont été jetées dans la salle. La lumière revient quelques secondes après. Sur les murs, on avait écrit: "Marx un juif, Lénine "Hazzan"".

C'est du théâtre dans le théâtre.

(Rires) Absolument.

C'était difficile pour vous en tant que femme de pénétrer l'univers des hommes, celui de la télé, de la réalisation ?

La preuve, c'est que je me suis enfermée chez-moi pendant une année. Il fallait que je réfléchisse à ce que j'allais faire de ma vie. Il fallait travailler. J'ai commencé par des émissions pour enfants...

Un choix?

Il fallait bien faire quelque chose. Il faut dire que j'ai surtout été encouragée par la presse de l'époque, par des amis, feu Mohamed Ragghab, feu Larbi Doughmi et bien sûr Nabyl Lahlou qui se battait encore pour imposer sa vision de la création.

Votre première création?

C'était un combat. Une seule réalisatrice au milieu de la foule des réalisateurs. On me sabotait...J'ai fait des émissions sur la femme, des documentaires sur la peinture...

Et la fiction?

Cela me rongeait. J'ai commencé par adapter "La maison demandée".  J'ai travaillé avec la troupe de la radio nationale. Et pour la première fois, j'ai travaillé les intérieurs et les extérieurs. Une fois diffusé, le téléfilm a eu un impact heureux sur les spectateurs. La presse a accompagné l'événement.

Votre premier long métrage?

C'était en 1981. On venait de construire le CCM. On avait les moyens techniques. Il y avait Abderrahmane Tazi, Nour-Eddine Sail...J'ai réalisé "Al Jamra".

Entre votre premier long métrage et  celui pour lequel vous venez de recevoir le fond d'aide "Triq Laâyalate" (Deux femmes sur la route), vingt trois ans.

Ce n'est pas facile de réaliser un long métrage. Le fonds d'aide ce n'est qu'une petite goûte dans l'océan. Le CCM ne peut pas tout assumer.

C'est quoi cette histoire de deux femmes?

C'est l'histoire de Lalla Raham  (Touria Jabrane) et Amina (Mouna Fettou), scénario et dialogue, Youssef Fadel. Deux femmes vont prendre la route ensemble de Marrakech à Tétouan. La première pour voir si son fils unique figure parmi les cadavres d'émigrés clandestins, la seconde rejoint son mari arrêté pour une affaire de drogue.

Propos recueillis par
Ilham Khalifi



 

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