Si d'aventure vous le croisez et que vous le lui demandez, il vous confiera sûrement, comme beaucoup d'autres: "J'ai tout trouvé !" Ce tout englobe une multitude de dimensions qui prennent pour nom Présence, Lumière, débordement d'Amour, noblesse de comportement… Ce tout, c'est la grande expérience de la Présence divine, de l'Amour divin, du contact intime avec cet infini Trésor serti au cœur de l'Humain.
C'est aussi la transformation alchimique opérée par les lumières de cette Présence qui dissout les innombrables voiles sous lesquels repose ce Trésor, libérant le cœur de cette sensation subtile mais combien persistante d'un vide étrange que ne parviennent à combler ni les liens affectifs, ni les biens dont on s'entoure, ni les activités auxquelles on s'adonne, ni les projets de vie par lesquels on tente de le remplir.
Des chemins vers le Chemin
La rencontre d'une voie soufie et l'engagement dans une telle voie est l'aboutissement d'une série d'étapes plus ou moins conscientes sur le parcours du cœur à la recherche de ce dont il se languit, et le début d'une nouvelle étape, consciente cette fois-ci. C'est un peu comme si l'on se retrouvait un jour à une croisée de chemins, l'esprit surchargé de points d'interrogation sur la route à suivre, et que soudainement survenait un déclic, une impulsion jaillie d'on ne sait quelles profondeurs, qui nous propulse avec une certitude insaisissable par la logique de la pensée, sur l'une des voies qui s’ouvrent devant nous. On ne sait pas pourquoi, on ne sait pas où l'on va, mais on sait que c'est La voie, que c'est celle-ci que l'on cherchait, et l'on s'y précipite le cœur battant.
Si "tous les chemins mènent à Rome", bien plus infinis et subtils sont ceux qui mènent à ce carrefour de la "Magie d'une rencontre" qui est en fait la rencontre du cœur avec Dieu. Ce sont, par exemple, la démarche de cet intellectuel confronté un jour aux limites des dédales du raisonnement logique et philosophique ou le cheminement d'un militant politique amené à prendre conscience de la dimension extrahumaine du pouvoir. Ce peut être aussi la quête soutenue par le sentiment d'une soif non étanchée chez cet ancien "mystique des Indes" ou encore le mal d’Amour lancinant du marginal poète.
Un sage disait à ses disciples : "L'eau est une mais les fleurs sont multiples." Les êtres se retrouvent, les cœurs portés par les mêmes effluves, unis dans le même besoin de sacré et la même aspiration à la connaissance spirituelle. Mais les itinéraires sont innombrables, parce que le "chemin du retour vers la Source" est un chemin intime, propre à chaque individu, et le déclic qui provoquera le passage à une nouvelle étape est tout aussi unique à chacun.
Le parcours du philosophe
Le philosophe a été "réveillé" par les limites de la capacité d'accès à la connaissance de son cogito (pensée intellectuelle). Au terme de longues années, il en est venu à se sentir "à l'étroit dans la catégorisation des sciences humaines [qui] mène inévitablement vers la spécialisation et l'éclatement du savoir". Sa recherche d'un savoir complet et unifié met alors en lumière les limites de la "petite raison" qui prétend pouvoir suffire à la compréhension du monde mais dont les capacités se réduisent à ce qu'il lui est possible de percevoir.
Découvrant alors que la raison est en définitive un simple instrument de perception particulier du monde, comme le sont l'ouïe, l'odorat et le toucher, et pressentant l'existence d'une autre voie d'accès à la connaissance, dont les grands mystiques détenaient le secret, il redécouvre cette autre rationalité, celle de la spiritualité, qui lui permet enfin de dépasser les limites de la pensée objective et d'accéder à des espaces de connaissance au-delà des conjectures théoriques.
Le parcours du militant politique laïc
Loyauté et conviction sont les fers de lance de cet être en quête de justice ou de causes conformes à sa vision du monde.
Toute son activité politique est déterminée par ces deux motivations. Lorsque cette éthique politique fait défaut au sein de son parti, la déception l’amène à changer de camp, s’impliquer dans d’autres activités comme l’action communautaire ou simplement se retirer. En règle générale, selon la perspective du militant politique laïc, la modernité s’oppose au religieux et, dans les sociétés musulmanes, en particulier au Maroc, au phénomène des confréries religieuses. Comment se fait-il alors, par exemple, que des militants politiques marocains des générations du marxisme et de l’indépendance aient pu devenir disciples d’une confrérie soufie?
Pour eux comme pour l’auteur de Magie d’une rencontre, il y a eu tout simplement la grâce d’un instant indicible où la ferveur profonde de l’invocation de gens “modernes”, en jeans, instruits et vivant une “vie normale” comme lui, réunis dans une fraternité complice et chaleureuse, lui a saisi le cœur et l’a transporté vers un espace intime où il a re-connu dans leur pure expression, la Vérité, la loyauté et la conviction qu’il avait tant recherchées.
Le parcours du “mystique des Indes” Le “mystique des Indes” peut être de la génération “Peace and Love” des années ‘60, ou “New Age” des années ‘80. Généralement en rupture avec toute pratique religieuse tout en demeurant assoiffé de spiritualité, sa rencontre du soufisme se produit après un long détour semblable au boomerang qui nous revient toujours après avoir effectué une boucle dans les airs. Selon les aléas de ses lectures et de ses rencontres, il fera l’expérience du bouddhisme, de l’hindouisme ou du zen. Il fera ainsi l’apprentissage de certains types de yoga et de méditation. Dans sa quête spirituelle constamment inassouvie, la lecture continue de jouer un rôle important.
Vient un jour où il finit par tomber sur un livre qui traite du soufisme et qui va le bouleverser. La découverte (ou redécouverte) de cette mystique permettant l’intégration, dans une tradition universelle, de la foi en un Dieu unique et une pratique de connaissance intérieure par l’expérience des dévoilements des lumières divines, mettra fin à sa quête de l’indéfinissable. Et s’il était de tradition musulmane, cette découverte s’accompagnera d’une émotion intense à la prise de conscience que ce qu’il recherchait, le Maître spirituel, l’expérience mystique, la connaissance de soi étaient là, à portée de sa main, tout près de lui, et que seuls les voiles des influences externes l’avaient empêché de les reconnaître.
L’infini Sacré
Tradition héritée des Compagnons du prophète de l’Islam, le soufisme demeure source d’inspiration et de cheminement spirituel vivant pour des milliers d’hommes et de femmes sur tous les continents.
La possibilité de vivre une expérience mystique authentique, comprise comme l’expérience authentique d’une relation intime avec Dieu, qui ouvre les espaces infinis du cœur à la pleine réalisation du sacré, tel est l’objet de l’enseignement soufi perpétué à travers le temps. Un enseignement qui est renouvelé selon les conditions de pratique de chaque époque, afin que tout un chacun puisse, si telle est son aspiration, accéder aux saveurs de l’infini Sacré.
Par Karim Ben Driss
*Chercheur en sciences sociales