Contrairement à ce que l’on pense, précisa notre hôte, le fait de s’adapter aux conditions de son époque n’enlève rien au contenu du soufisme. Comment ça ?
Tout simplement parce que le soufisme s’intéresse à la dimension éternelle des choses et des êtres. Cette éternité est autant dans les plantes, dans les animaux, que dans les Hommes. Elle traverse toute la création.
Le problème est que les Hommes ont oublié cette parcelle éternelle qui les habite. Pour les gens qui veulent la retrouver, porter un habit particulier n’est pas vraiment la question. L’apparence des choses n’est que la pointe émergée de l’iceberg. Tout le travail spirituel, pour le soufi, est intérieur. C’est grâce à l’invocation, que l’on appelle dhikr, au chant spirituel et à l’expérience de l’extase mystique que l’individu peut retrouver sa réalité éternelle. C’est pour cela que le changement apparent des choses n’affecte pas le soufisme.
Mon ami demanda : “Et le détachement, quel sens prend-il aujourd’hui?”
Le détachement, dans le soufisme, est quelque chose qui coule de source. C’est l’intensité de l’expérience mystique qui oriente l’aspirant en quête de vérité. Elle va lui permettre, d’une part, de trouver la force nécessaire pour se détacher intérieurement des choses matérielles et, d’autre part, elle va le guider dans son parcours. Mais ceci n’est possible que lorsque l’enseignement en question est vivant.
C’est comme avec une batterie, précisa-t-il avec des yeux rieurs: pour savoir si elle est chargée, on la teste avec une ampoule. Si elle s’allume, c’est qu’elle est effectivement bien chargée.
Ce qui permet le détachement, c’est précisément la charge spirituelle de l’enseignement. On aura beau se retirer dans des montagnes, s’il n’y a pas de charge, les difficultés risquent d’être insurmontables. Ainsi, selon cette perspective, le fait de travailler spirituellement pour libérer son cœur de toutes les attaches matérielles ne rentre pas en contradiction avec le fait de vivre en ville, de travailler comme tout le monde et même d’avoir des biens.
L'Homme réalisé
Enfin, je posai la question qui me brûlait les lèvres :
Et l’homme qui était assis au centre, qui est-il ?
C’est un “ Homme réalisé ”. C’est un soufi. Il a atteint l’état de permanence dans la Présence divine et c’est la raison pour laquelle il brille comme un soleil. Il a traversé ce que les soufis appellent les différents états du “ climat intérieur ”. Ce climat est comparé à celui du monde terrestre. Il est changeant et connaît lui aussi la pluie, les vents et les journées radieuses. La permanence est une station spirituelle stable que le pèlerin ne peut atteindre qu’après avoir traversé tous les aspects de son climat intérieur.
Et toi, te considères-tu comme un soufi ?
Il a commencé par rire.
Non, je suis sur la voie et j’espère le devenir. Il y a un parcours à effectuer, comme je te l’ai dit. Ce parcours s’appelle la tarîqa, qui veut dire chemin.
Tant que l’individu n’a pas atteint la station de la permanence, on va l’appeler mûrid, c’est-à-dire “ celui qui aspire à devenir soufi ”, “l’aspirant ”.
Les fruits de l’expérience mystique
Tu as parlé de hâl. De quoi s’agit-il ? C’est un état spirituel particulier que le mûrid va traverser. Entre d’autres termes, c’est le choc provoqué entre la réalité spirituelle de l’être et la Présence divine. Cette rencontre va se manifester par une joie, une saveur, une extase. Contrairement au climat terrestre, les manifestations du climat intérieur sont infinies et c’est ce qui correspond aux différentes expressions de l’extase mystique. Aussi, ajouta-t-il, l’expérience mystique a un effet thérapeutique immédiat. Elle permet à celui qui en fait l’expérience de dépasser les angoisses et les craintes de la vie quotidienne. Cela ne veut pas dire qu’il se déconnecte du monde. Au contraire, plus conscient, il aborde les choses avec un regard nouveau.
Justement, ajoutai-je, tout à l’heure, pendant les chants, j’étais étonné par la lucidité dans laquelle je me trouvais. Oui, dit-il, la lucidité acquise pendant l’extase permet, après qu’elle soit passée, de rafraîchir chaque fois le regard que l’on porte sur le monde. Elle en fait un regard on ne peut plus conscient et responsable.
Sur les ailes d’un souffle vivant
Satisfait de ces explications, je le remerciai d’avoir mis des mots sur cette expérience si intense. Il me confirma, les yeux brillants :
Le soufisme est avant tout une expérience spirituelle vivante, dont le souffle provient de son maître spirituel. Ce souffle vivant est d’une importance capitale car sans ce dernier, il ne peut y avoir de progression spirituelle.
Cette expérience devance la parole et l’écrit. On parle pour donner une idée du parcours et on écrit pour ne pas oublier. Mais en fait, tout est contenu dans l’expérience.
Après cet instant magique dans une maison magique, nous avons dû quitter notre hôte car il se faisait tard.
Mon ami est rentré chez lui, j’ai continué à marcher jusqu’à la corniche, en longeant le bord de la mer. Il faisait bon vivre ce soir là. Les souvenirs de cette rencontre se bousculaient dans ma tête. Le vent de l’Atlantique me caressait le visage et emportait au loin mes pensées. Mon cœur était enivré. La saveur spirituelle du hâl parcourait mes veines. Je ne voulais pas dormir par crainte de le perdre.
Par Karim Ben Driss
Chercheur en sciences sociales (Canada)