Le chant sublime
Ce jour là, je me promenais avec un ami. C’était une journée spéciale. Je sentais une fraîcheur sereine me parcourir le corps. Nous étions dans la médina de notre ville natale. Les ruelles escarpées remontaient le temps pour déboucher sur des souks, des patios ou des bazars. J’ai proposé à mon ami d’aller vers la rue des luthiers. C’était ma ruelle préférée. Plusieurs vitrines étalaient leurs instruments de musique finement travaillés.
Tambours, luths et flûtes étaient là, attendant la gifle d’un batteur, les pincements d’un doigt agile ou la plainte d’un amant triste. Nous continuâmes notre marche avec l’intention de traverser la médina en passant par la rue des gnaouas. Tout à coup, d’un espace à peine visible, jaillit un chant à vous couper le souffle. La mélodie nous enveloppa et nous attira vers ce lieu magique. Pendant un moment, nous avons savouré les paroles d’un poème dont le sens, le rythme et la mélodie emplissaient l’espace et les coeurs. Ce chant ensorcelant s’échappait d’une maison:
Nous avons bu à la mémoire du Bien-aimé un vin dont nous nous sommes enivrés avant la création de la vigne.
La pleine lune est son verre et Lui est un soleil que fait circuler un croissant.
Que d’étoiles resplendissent quand il est mélangé!
Saisi au plus profond de mon être, j’ai commencé à chercher la porte de ce lieu au parfum enchanté. Lorsque je l’ai trouvée, sur un même élan de complicité, nous nous sommes retrouvés, mon ami et moi, à l’intérieur.
Ce n’était pas une maison. Ce n’était pas non plus une mosquée. Ce devait être un lieu sacré, probablement un sanctuaire. Nous nous sommes retrouvés dans une antichambre. A gauche, il y avait une fontaine en face de laquelle se trouvaient deux pièces. La première, fermée avec une porte en fer forgé, avait une niche de prière. La seconde était une grande salle à ciel ouvert. Les chants provenaient de cette dernière. Lorsque je me suis avancé pour voir ce qui s’y passait, j’ai constaté qu’elle était pleine. Il devait y avoir une cinquantaine de personnes assises en tailleur sur des nattes disposées en rangées. La plupart étaient très jeunes, vêtues comme moi d’un pantalon et d’une chemise. La seule chose qui pouvait les distinguer était un chapelet en bois qu’elles portaient comme un bracelet et que certaines égrenaient, les yeux mi-clos. L’assemblée, rayonnante de blancheur, se laissait bercer par le rythme envoûtant des chants. Nous étions, mon ami et moi, émus par ce spectacle. Un homme nous aperçut et d’un geste amical, nous invita à nous joindre au groupe.
Instants d'éternité
Dans la première rangée, il y avait un espace vide que nous avons spontanément occupé. En face de nous, des personnes d’un certain âge étaient accotées contre le mur. Leurs visages rayonnaient. Mon regard s’est irrésistiblement tourné vers un homme assis au centre. Il resplendissait. Une force tranquille se dégageait de lui. A sa vue, les autres personnes de l’assemblée se sont effacées. Mon regard ne pouvait plus s’en détacher.
Il était de taille imposante et avait de larges épaules. Il était vêtu de blanc et avait un turban qui s’arrêtait juste au dessus de sourcils noirs. Ses yeux débordaient d’affection. Son nez droit surplombait un large sourire qui se perdait dans une barbe blanche. Ses pommettes saillantes répondaient au sourire, sans aucune ride, sans trace du temps, malgré son âge avancé. Ce sourire en était un de bienvenue car, à ce moment précis, nos regards se sont croisés. Ensuite, il ferma les yeux, comme plongé dans une profonde méditation. Soudain, son oeil déborda, une larme glissa sur sa joue pour se faufiler dans sa barbe.
Une forte senteur de bois de santal traversa la salle. Le rythme des chants s’accélérait et je fus pris d’un frisson terrible. C’était comme une décharge électrique. Je ne savais plus ce qui m’arrivait. Tout à coup, comme d’un commun accord, tout le monde s’est levé en formant un cercle. J’avais l’impression d’être aspiré par l’immense puits de lumière au-dessus de nos têtes. Le chant suivait le rythme de l’extase collective. Une voix claire se détacha pour entamer un solo. La beauté des vers me bouleversa. J’avais l’impression qu’ils provenaient des profondeurs de ma conscience. Une autre personne, avec une voix tendre et mélodieuse, répéta pendant un long moment : lâ ilâha illâ llâh, “ il n’y a de réalité que la Réalité ”.
Les corps étaient en phase et les cœurs unifiés. C’était un moment d’éternité. Soudain, tout s’arrêta. Tout le monde s’assit. Je commençais alors à chercher l’homme au regard affectueux. A ma grande surprise, il avait disparu.
De chaleureuses accolades marquèrent la fin de la réunion. La gaieté était palpable, voire électrique. J’ai retrouvé mon ami quelque part, au fond de la pièce. Contents de nous retrouver, nous échangeâmes un sourire, et je devinais dans son regard la même curiosité que la mienne, celle de comprendre davantage. Un petit groupe de jeunes vint nous saluer et l’un d’eux nous proposa de nous rendre chez lui pour boire un verre de thé. Sa maison était juste là, derrière le sanctuaire, quelque part dans la médina.
L’échange
On m’offrit un verre fumant. Nous étions assis sur des banquettes, dans une petite pièce au fond d’un jardin. J’avais hâte de poser des questions à mon hôte. Je le regardai avec insistance et dis : “J’ai assisté une ou deux fois à des concerts spirituels, mais ça n’a jamais été aussi intense”.
Tu as vécu une extase mystique, un hâl en langage soufi.
En langage soufi? Mais on m’a toujours dit que les soufis vivaient comme des ermites ! D’ailleurs, le mot soufi ne vient-il pas du mot laine, suf, qui fait référence à leurs vêtements grossiers et à leur détachement du monde ?
Effectivement, les premiers soufis se sont fait connaître sous cette apparence.
Par Karim Ben Driss
*A suivre
*Chercheur en sciences sociales (Canada)