Les soufis ont développé, à propos du coeur (qalb), une véritable “cardiologie spirituelle” (Paul Nwyia). A partir d’une terminologie coranique, ils vont définir quatre degrés de plus en plus subtils du développement de l’être, déterminés par cet organe de perception : sadr (la poitrine), qalb (le coeur), fûad (le fond du coeur) et lûbb (la quintessence). Chacun de ces degrés, qui correspondent à un niveau de conscience spirituelle particulier, marque le passage du monde apparent au monde invisible.
A la surface se trouve le sadr (poitrine) sujet aux envahissements de l’ego despotique. Ego dominé par ses passions, son orgueil, ses ambitions, qui incite l’individu à porter des jugements sur autrui. Après la conscience du sadr vient celle du qalb (coeur). Ce sens restreint du terme cœur correspond au lieu de l’intellection où l’âme inspirée (mûlhama) devient apte à “comprendre” l’intériorité des choses.
Cette capacité à “comprendre” par le coeur correspond, chez les soufis, à la vraie science : [...] La vraie science vous viendra de l’intérieur, de votre coeur. C’est une science inspirée (Sidi Hamza)
Une fois ce second niveau de travail spirituel accompli, le disciple atteint un troisième niveau de conscience, celui du “fond du coeur” (fûad). Celui-ci dépasse le coeur en subtilité car non seulement il reflète les Lumières des états spirituels mais il les voit aussi. On peut appliquer cette parole du shaykh à ce niveau de perception : “Tout est beau, seul le coeur non poli du disciple rend les choses laides”
Autrement dit, lorsqu’un individu arrive à la conscience du “fond du cœur”, il ne voit plus les choses que sous l’angle de la beauté.
Le degré de quintessence (lûbb) est la conscience la plus subtile du cœur (qalb). Cette dernière est le lieu de manifestation du Secret divin (sirr). Inexprimable, le Secret divin réfère à un très haut degré de réalisation, voire au plus haut niveau de réalisation que l’Homme puisse atteindre.
Ces quatre degrés de l’être constituent pour les soufis des portes d’accès à l’expérience de l’Unification mystique dont la conception, bien que donnée par la tradition, est reconstruite à chaque instant par le soufi.
“L’Amour est le plus élevé des maqâm (des stations spirituelles), c’est le diadème des œuvres (tâj al-a‘mal)” (Sidi Hamza).
L’Amour dont parle ici le shaykh est celui lié au Secret divin (sirr), réalité “palpable” devant laquelle s’estompe toute autre considération. Or, précise Sidi Hamza, il ne peut y avoir d’Amour sans générosité de l’âme et sans don de soi :Il n’est pas possible d’avoir des prétentions à l’Amour alors que dans le cœur, il y a encore des attaches aux biens de ce monde. C’est ainsi que l’on peut éprouver l’amoureux. L’Amour véritable va de pair avec une véritable générosité.
Le travail spirituel, le dhikr (invocation) entre autres, libère le cœur des attaches égotiques de l’âme. La constance de ce travail éveille le cœur de son aléthéïa (oubli) et le prédispose à recevoir les saveurs de l’Amour. Et lorsque l’Amour pénètre le cœur, le travail spirituel devient plus facile :
[...] Quand l’Amour habite dans le cœur, on éprouve une saveur à tout ce qu’on fait, rien ne paraît difficile, on tire profit de tout ce qui nous arrive. L’Amour amincit le voile qui nous sépare de la Réalité divine. On éprouve une joie profonde du fait de cette proximité et on est alors envahi par la perception de la beauté.
C’est l’Amour qui met les cœurs à l’œuvre, en mouvement, qui fait agir (Sidi Hamza)
En tant que moteur de la voie spirituelle, l’Amour intègre les différentes dimensions de l’enseignement soufi. En effet, l’Amour met le disciple sur les rails de la progression initiatique. Il lui permet d’explorer la dimension extrasensorielle par le biais de la saveur. L’intensité de l’Amour transfigure son âme. Elle lui permet aussi d’engager des relations harmonieuses aussi bien au sein de la voie qu’en société.
Ainsi, l’Amour s’avère la clé de voûte de l’enseignement de la voie Boudchichi. Il est, d’après les propos du shaykh, le véhicule même de la connaissance.
L’Amour est la monture de l’esprit. C’est à travers lui qu’on connaît toute chose.
L’Amour est l’inspiration des soufis. C’est là aussi que s’inscrit tout leur enseignement. C’est la raison pour laquelle Sidi Hamza répète souvent ces paroles : “Je tiens à l’Amour plus qu’à toute autre chose. Prions pour que Dieu ne nous le retire pas”.
Par Karim Ben Driss
Chercheur en sciences sociales
(Canada)