La Nouvelle Tribune : Vous êtes venu au début des années 60 tourner un film au Maroc. Comment avez-vous pris la décision de quitter votre terre natale, l'Italie, pour vous s'installer définitivement au Maroc ?
Luigi Latini de Marchi :
En effet on était venu tourner mon dernier film à Tanger "les amours d'Angélica"...
...Et au lieu de savourer les amours d'Angelica, vous êtes tombé sous le charme du pays de la lumière ?
De la générosité , la bonté, la chaleur humaine. (Rires) C'est absolument cela. C'était à cette époque que les français avaient commencé à rentrer chez eux. J'avais rencontré Omar Ghennam, Directeur à l’époque du CCM (Centre Cinématographique Marocain). On m'a alors proposé d'occuper le poste de responsable de production au CCM. A cette époque le cinéma italien était à son apogée. Au lieu de finir le tournage et de m'envoler pour l'Italie, je suis resté quinze ans au Maroc. C'est moi qui ai envoyé Ben Barka à Rome. Je suis resté au CCM de 62 jusqu'à... Omar Ghannam est mort dans l'attentat de Skhirat en juillet 1971.
Vous m'avez permis d' assister à l'accouchement intime de vos toiles. Je vous ai vu debout de 9h du matin à midi et de 14h à 17h30, chaque jour. Vous peignez avec une passion et une fureur propres à vous. D'où vous viennent cette force et cet amour pour la peinture ?
Je suis peintre de profession et aussi peintre de foi. Rien dans ce bas monde ne m'impressionne autant que la peinture, les couleurs, leur beauté...J'avais quatre/cinq ans lorsque j'ai commencé à dessiner.
Vous me parliez d'un souvenir qui vous a beaucoup marqué...
J'étais petit et à chaque fois que je dessinais quelque chose, je le montrais à ma mère. Elle me demandait si j'étais satisfait. Lorsque je répondais non, elle prenait mon dessin, le déchirait. Ce n'est qu'une fois grand que j'ai compris les raisons de ce geste. J'ai compris que la peinture c'est une pureté et une purification et qu'une toile carrément refaite vaut mieux qu'une toile retravaillée. Car la couleur doit être pure, les traits purifiés. La couleur doit être pareille à la sincérité des sentiments. La peinture est couleur et la couleur doit rester pure.
C'est pour cette raison que vous me disiez tout à l'heure que vous n'aimez pas mélanger les couleurs pures avec le blanc ou le noir.
Je suis fasciné par la grande tradition de la peinture vénitienne du XVIIé siècle. Elle respire dans mes toiles. Elle est le sang qui coule dans les veines de ma peinture. J'essaye de la faire revivre selon, bien entendu, ma vision, mon regard et mes convictions. Je n'aime pas l'art moderne.
Après avoir passé quinze ans au Maroc, vous l'avez quitté de nouveau pour Rome.
Forcé, malheureusement. J'avais besoin de me soigner. J'avais une scoliose. Je suis resté en Italie, une dizaine d'années. J'occupais le poste de responsable du département audiovisuel du ministère des affaires étrangères italien. Mais j'étais toujours à cheval entre le Maroc et l'Italie. Il faut dire que le coup de foudre pour ce pays qui m'a chaleureusement accueilli n'était pas né sur un simple coup de tête.
L'Italie, c'est un très beau pays, c'est le mythe de l'amour et de la beauté et pourtant vous l'avez quittée.
L'Italie fait partie de cette Europe qui commence à perdre depuis des années le bonheur de vivre. En Italie, on ne se dit plus bonjour. C'est l'individualisme total. Dans la rue, les gens ne vous sourient plus, ne vous serrent plus la main pour savoir comment vous allez. Vous pouvez mourir seul dans votre appartement sans que personne ne le sache. Au Maroc, lorsque votre regard rencontre par hasard celui d'un autre, il vous sourit, vous dit bonjour "Salam Alikoum, Labas"... En tant qu'artiste, peintre, j'ai besoin de cela, de ce bonheur de vivre, de cette chaleur dans le regard, pareille à celle de la couleur pure et vraie.
Vous avez quel âge?
Soixante-dix-huit ans.
Chez-nous on dit "T’bark’Allah", pour ne pas être foudroyé par le mauvais oeil. C'est cela qui manque dans mon Italie à moi. Vous êtes marié, une descendance ?
Je n'ai jamais été marié. Je n'en ai pas eu le temps. Je me suis consacré à ma peinture. Tout le reste ne compte pas pour moi. Aucune femme n'aurait accepté de me partager avec ma grande passion.
Vous dites avoir réussi un grand exploit pictural au Maroc. C'était quoi ?
Le portrait de Sa Majesté Feu Hassan II. C'était ce même portrait qui avait servi de logos concernant la construction de la grande Mosquée Hassan II. Je suis resté une semaine avec Sa Majesté, pour la couleur de la peau, etc. C'était un deux mètres sur trois. Le Roi a posé pour moi pendant une semaine à raison de deux heures par jour. Le tableau m'a pris un mois de travail. Il a été présenté à Rabat en 1988. A l' époque, c'était M. Benaïssa qui était ministre des Affaires culturelles. Après cela il y a eu plusieurs expositions.
Vous avez présenté votre première exposition en 1952 à Bolognia. Quels souvenirs en gardez-vous?
Je suivais des cours d'architecture à Bolognia. Je suis aussi architecte. J'ai décidé d'aller un jour dans un musée. J'ai essayé de copier un tableau de la peinture bolognaise. Le directeur m'appelle et me dit que j'étais extraordinaire. Il m'a alors promis de m'organiser une exposition au palais Malvasia. Les gens qui étaient venus à l'exposition ne savaient pas qui j'étais. Il me demandaient le nom du peintre qui, pour eux, était mort. Je disais; ce sont mes tableaux. Ils n'en croyaient rien.
Cela fait 70 ans que vous peignez. La peinture vous a-t-elle enrichi ?
Je suis issu d'une famille très riche en Italie.
C'est quoi pour vous le cinéma?
C'est beaucoup de culture.
Propos recueillis par
Ilham Khalifi