La Nouvelle Tribune : Depuis l’intronisation de Sa Majesté Mohammed VI et en tant que citoyen, avez-vous le sentiment que le Maroc et les Marocains sont en train de changer?
Mohamed Achaâri : Je ressens le changement quotidiennement, non seulement dans les démarches et la méthode, mais également dans les faits. Ce n’est pas uniquement une impression intellectuelle, elle est soutenue par des faits réels. L’évolution, se ressent au niveau d’un certain nombre de questions. Nous sommes arrivés au seuil de l’irréversibilité. On ne peut plus faire marche arrière, j’entends par là les droits de l’Homme, les réformes sociales, la démocratie. Ce sont les trois grands chantiers où s’opère véritablement le changement. Certes, il y a des difficultés, mais il faut avoir le courage et la volonté d’aller au delà des obstacles. Nous continuerons à démocratiser le pays, à protéger les droits de l’homme, à construire l’état de droit et on va poursuivre les réformes. La persévérance de Sa Majesté dans tous ces domaines renforce aujourd’hui le sentiment de fierté et d’estime.
Les prémices du changement se sont opérées du temps de Hassan II. Il y a eu Serfaty. Avec Mohammed VI, une nouvelle littérature a vu le jour, celle de l’incarcération. Aucune censure. C’est même devenu une mode qui ne répond à aucun critère.
D’abord il faut s’entendre sur le mot littérature. Je crois qu’avec le règne du Roi Mohammed VI, il y a eu un phénomène nouveau. Les gens n’ont plus peur de parler et d’écrire. On ose attaquer les sujets tabous, de l’ordre de l’interdit. J’ai lu quelques écrits sur Tazmamart et je crois qu’en général, on est loin de la littérature comme expression artistique. Ce sont des mémoires, des témoignages, de la manipulation. L’Histoire retiendra les écrits authentiques. Je ne suis
pas de ceux qui s’extasient devant les textes dits osés. L’essentiel, c’est que les gens aujourd’hui sont relativement libres de s’exprimer. L’expression politique est importante, mais elle n’est pas suffisante. Pour atteindre un degré de maturité dans notre évolution démocratique, il faut savoir trier. L’Histoire ne peut s’écrire que par de véritables historiens, non par des victimes ou des soi-disant victimes. Il faut faire la part des choses. La meilleure manière de relater l’histoire, c’est de permettre à nos jeunes chercheurs, universitaires de faire des recherches sur l’histoire du Maroc d’aujourd’hui, de leur ouvrir les portes de la documentation.
Peut-on parler d’un changement au niveau de la politique culturelle?
Le domaine culturel a connu sous le règne de Mohammed VI une importante évolution. Trois volets ont subi de véritables transformations. Pour la première fois au Maroc, on a la possibilité de dépenser des sommes très importantes dans la réalisation de grands établissements culturels à savoir, la Bibliothèque Nationale, le Musée d’Art Moderne, l’Institut de Musique et d’Art Chorégraphique, l’Institut Supérieur de l’Archéologie, le Musée des Archéologies, ce sont là des grandes institutions qui sont inscrites au même titre que les projets économiques et sociaux et à ce titre, elles ont bénéficié aussi bien du finalement du Fonds Hassan II pour le Développement Économique et Sociale que du Budget général. Pour la première fois, on a érigé sous le règne du Roi Mohammed VI, «le Projet Culturel» au niveau du projet national. Ce n’est plus un luxe, mais c’est un projet qui vise à construire culturellement la nation, consolider la nation, consolider l’identité. Il s’agit d’investir dans l’Homme. Nous avons besoin d’hôpitaux, certes, mais également de bibliothèques générales, de musées, de salles de théâtre, de festivals...L’on est conscient aujourd’hui que la nation ne peut se construire uniquement avec des autoroutes. Le second volet est le degré de maturité concernant notre rapport au patrimoine devenu un véritable levier économique. Ce n’est pas uniquement une richesse du passé, mais il est notre avenir. Nous développons aujourd’hui le look des anciennes médinas, des tissus urbains traditionnels de notre pays, mais aussi notre patrimoine oral, rural. Un nombre important de notre patrimoine est aujourd’hui classé patrimoine mondial. C’est une marque de crédibilité. Le dernier volet, concerne l’animation de nos espaces urbains et ruraux. On veut donner une vie à ces espaces, amener les gens à une forme d’expression sociale qui se fait par le biais de la consommation culturelle. Les jeunes n’ont plus peur de s’ouvrir sur le monde. Cela nous ramène vers nos propres racines. Les festivals ne sont pas uniquement un luxe. Ce n’est pas un hasard, qu’il y ait eu sous le règne de Mohammed VI, cette explosion de Festivals, des festivals dans la ville. On ne sent plus le besoin d’être surveillé. Il s’agit là d’une évolution très éloquente.
Pensez-vous que l’intérêt pour la culture est en train d’évoluer chez les citoyens?
Il ne faut pas précipiter les choses. Ce qui est certain, c’est que la conscience générale a changé. Les gens ont plus de conviction pour la chose culturelle. Ils considèrent que l’investissement dans la culture n’est plus vain. Et cela se fait aujourd’hui avec beaucoup d’enthousiasme. Nous sommes dans des partenariats très rationnels. Je crois qu’on a encore beaucoup à faire, au niveau du livre, de la lecture, du théâtre... Nous sommes à la phase des sensibilisations et de l’amorce du changement des comportements. C’est pour cette raison que la plupart des festivals sont gratuits. C’est un comportement qui ne doit pas s’inscrire dans la continuité, car le citoyen doit savoir que le produit culturel a aussi sa valeur lucrative.
Quels sont les chantiers culturels que vous pensez attaquer pour la prochaine saison?
Le chantier prioritaire sera le travail sur l’administration culturelle. Il faut moderniser toute l’administration culturelle. Il faut trouver de nouvelles formules pour mieux gérer les musées. Nous avons de grands projets de restructuration de sites. Le grand Volubilis sera le chantier 2005, le projet du musée Dar El Bacha à Marrakech. Nous lançons l’année prochaine ce qu’on appelle le Rapport national sur la Culture et cela concerne l’argent investi dans les produits culturels, le comportement culturel, les aspirations des jeunes, les métiers culturels...
Propos recueillis par
Ilham Khalifi