L’époque dite des années de plomb, est-elle révolue ? peut-on parler au Maroc d’aujourd’hui d’une relative liberté d’expression? Y-a-t-il eu un changement oui ou non? Ceux qui ont vécu la prison aussi bien morale que physique, vous diront oui et non. Oui, car la censure a épargné tous les livres qui racontent les horreurs de Tazmamart. Non parce que les séquelles ne sont pas encore prêtes à disparaître. Certains ont eu le courage d’écrire eux-mêmes leurs souffrances. Ils ont choisi l’écriture comme une thérapie et une catharsis. La plupart de ces livres sont des témoignages des années de plomb. Ce fût aussi l’occasion pour certains de s’approprier la souffrance de ceux qui ont réellement connu le bagne pour en faire leur propre outils de création littéraire. Et l’écriture sur la prison était devenue une simple mode. Comment a-t-on «osé» dévoiler une partie de notre histoire, une histoire qui risquait d’être enterrée si le destin n’en avait pas décidé autrement. Littérature et incarcération. Littératures et affres des prisons. Littérature, création, mais privation. Des récits romancés sur dix-huit ans de prison forcée, sur les douleurs d’une incarcération insensée, passée dans les bas fonds d’un des plus célèbres bagnes du
20e siècle: Tazmamart. Les récits sont narrés par les rescapés, les survivants de ce gouffre enterré au milieu du désert. A partir du début du règne de Sa Majesté Mohammed VI, des livres ont giclé, des personnages vrais ou fictifs désirant interpeller l’opinion publique, mais surtout raconter et partager leurs souffrances avec des lecteurs qui auraient connu ou entendu parler de ce lieu sinistre et morbide. Comment inculquer à la jeune génération que la liberté et la dignité n’ont pas de prix? Les personnes qui en ont été privées ont perdu la vie. celles qui ont survécu, ont vu s’effriter dix-huit ans de leur vie. Ils ont retrouvé cette liberté tant espérée. Quand un passé est aussi béant que la plaie d’Adonis, on ne peut l’enterrer. C’est en 1995 qu’il avait été décidé de fermer le théâtre de l’horreur. Le bagne, aussi terrible soit-il, aussi abominable, aussi inhumain, a néanmoins réussi à offrir une scène fort fertile pour la création de la littérature de l’incarcération illuminée, osée et dénudée du temps du jeune Roi, Mohammed VI. Et la germination déjà conçue a commencé. La littérature de l’incarcération ne concerne pas uniquement la prison de Tazmamart, mais toutes les formes possibles de l’emprisonnement et de l’injustice, Derb Moulay Chrif et autres Dar Mokri... Malgré toute la polémique qu’a pu soulever le roman de Tahar Ben Jelloun «Cette aveuglante absence de lumière», il a su rendre en empruntant la voie de la fiction et les techniques du récit, la métaphore d’une mort à feu de bois. De la torture, de l’enfermement imposé, sont nés des récits aux ailes de l’albatros. Des fictions au goût de l’euphorie et en quelques pages, dix-huit années ont été, au fil du sang, brodées.
L’écriture comme thérapie
Dans le livre de Tahar Ben Jelloun «Cette aveuglante absence de lumière”. On lit: «Longtemps j’ai cherché la pierre noire qui purifie l’âme de la mort. Quand je dis longtemps, je pense à un puits sans fond, à un tunnel creusé avec mes doigts, avec mes dents, dans l’espoir têtu d’apercevoir, ne serait-ce qu’une minute, une longue et éternelle minute, un rayon de lumière, une étincelle qui s’imprimerait au fond de mon œil, que mes entrailles garderaient, protégée comme un secret. Elle serait là, habiterait ma poitrine et nourrirait l’infini de mes nuits, là, dans cette tombe, au fond de la terre humide, sentant l’homme vidé de son humanité à coups de pelle lui arrachant la peau, lui retirant le regard, la voix et la raison.» Le roman est tiré de faits réels et inspiré du témoignage d’un ancien détenu du bagne de Tazmamart, Aziz Binebine, qui a passé 18 ans dans ce bagne-mouroir pour avoir participé au putsch de 1972.
Ainsi, selon le narrateur, commence l’histoire de 23 hommes qui se retrouvent à la section B de la prison de Tazmamart. Pour avoir trahi la patrie, ils seront condamnés à une mort lente, cachés du monde et de la lumière du jour dans des cellules souterraines. Nourris d’eau infecte et de féculents, ne pouvant se déplacer qu’en position accroupie dans une cellule d’un mètre et demi par trois, quatre hommes survivront à 18 ans de captivité. Et c’est à partir du témoignage de l’un d’eux que Tahar Ben Jelloun nous livre l’histoire de leur lutte contre la dégradation et la dépravation de l’être. La littérature de l’incarcération a réussi à démontrer comment privé de liberté, il fallait oublier sa propre existence, s’évader de son corps et ne lutter qu’avec l’esprit. La littérature de l’Incarcération est ce regard qui ne voit plus que des ombres, se façonne une quête spirituelle qui transcende les ténèbres. Rompre avec l’espoir du futur. Ne rien désirer pour le présent. Renier son passé qui hante sa détention, sa famille, sa bien-aimée. Se souvenir, c’est mourir. Loin de dramatiser les conditions inhumaines de détention, Tahar Ben Jelloun mêle la réalité à l’imaginaire, le rêve à la beauté de la plume, rendant un hommage littéraire de haute qualité aux survivants du calvaire de Tazmamart. Abdelhak Serhane, Abdellatif Laâbi, Christine Serfaty et autres Merzouqi, des auteurs qui ont écrit sur l’incarcération, ont démontré que les gens peuvent dorénavant dire ouvertement leur opinion et la partager avec leurs lecteurs fictifs.
Les écrits sur Tazmamart ont-ils participé à une remise en question de la citoyenneté? Est-ce le signe d’un Maroc qui ose se regarder en face? Ceux qui veulent la vérité l’attendent avec confiance même s’ils savent qu’elle aura du retard, mais ils savent aussi que les temps ont changé. Sommes -nous en train de renaître dans l’espoir?
Ilham Khalifi