La Nouvelle Tribune: La scénographie est un choix, mais c’est aussi une contrainte. Au niveau de votre dernier spectacle «Al Oustoura», vous avez opté pour une scénographie riche en couleurs, riche de par la présence de tous ces personnages (statues) et objets. Est-ce les difficultés du texte, du jeu, le fait de vouloir rapprocher Ibn Sina du public qui vous ont amené à faire ce choix?
Abdelhak Zarouali : Tout spectacle réfléchi est soumis à plusieurs visions de mise en scène et de scénographie. Au théâtre, il ne doit pas y avoir d’optique unique. Pour transmettre une idée, des idées, il faut multiplier les points de vue. lorsque je choisis de mettre en scène une pièce de théâtre, je dois penser à plusieurs visions esthétiques concernant la scénographie. Je peux très bien opter pour une scénographie «pauvre», c’est-à-dire meubler la scène avec peu d’objets, comme je peux très bien choisir une scénographie qui prend en considération la mentalité encore classique du spectateur. Il s’agit du théâtre «Individuel». Je suis seul sur scène. C’est parce que je suis conscient de la difficulté intellectuelle que présente le texte de Gilbert Sanway, que j’ai choisi de représenter les personnages qui ont marqué la vie d’Avicennes, par des statues. J’ai tenté de chosifier les moments les plus intimes de sa vie. Rien sur scène n’est gratuit. Les objets ne sont pas là pour faire beau ou pour épater le public. La difficulté du personnage d’Avicennes, réside au niveau de sa pluralité. Il est à la fois , le médecin, le mystique, l’amoureux...
Quelle est la véritable portée de la notion de contemporanéité d’Avicennes que vous sembliez prôner dans votre spectacle.
Lorsque j’ai lu la pièce, j’ai senti qu’Ibn Sina appartenait véritablement à notre époque actuelle. les gens ignorent qui était véritablement Avicennes, à part le fait qu’il soit médecin. J’ai voulu rapprocher les différentes facettes de ce personnage du public. Ibn Sina, celui qui a consacré une vie entière à la recherche de remèdes et palliatifs à plusieurs maladies physiques, sociales et psychiques. Nous sommes dans un monde qui souffre. Je pense que nous avons besoin de personnes pareilles à ce grand penseur. La grandeur d’Avicennes, le pluridisciplinaire, n’a été mise à jour qu’à travers les études réalisées en Europe et c’est triste. Ibn Sina, est de mère juive. Il est tombé amoureux d’une chrétienne. Il a néanmoins réussi à garder son identité de musulman. Plus que cela, il était chéiïte. La profondeur de sa pensée réside au niveau de cette interrogation: depuis quand l’appartenance à une autre religion était-elle un crime? Tous les conflits que nous vivons actuellement ont comme prétexte la religion, sans oublier la course vers le pouvoir et l’argent. Ce sont des politiques tordues. Observons ce qui se passe en Irak, en Palestine. Je pense que chacun doit être responsable de ses actes surtout en matière de religion. Il n’y a pas de clergé en Islam. La principale idée d’Avicennes, c’était comment rapprocher les humains aussi différents soient-ils. Entre juifs, musulmans, chrétiens, bouddhistes même, il n’y a aucune différence. En tant qu’êtres humains, nous savons tous aimer. C’est la manière, la langue, le degré qui différent.
Vous avez réussi à incarner le personnage d’Avicennes durant deux heures. Une maîtrise narrative incontestable, plusieurs personnages, plusieurs voix, plusieurs tempéraments, des moments d’angoisse, de bonheur, de satisfaction et d’insatisfaction, de certitude et d’incertitude..., tout cela vous l’avez merveilleusement bien rendu.
C’est effectivement un rôle très complexe. Je suis heureux que mon spectacle ait réussi à donner du plaisir à mon public. Mais dans le métier de comédien, il faut être sincère et vrai. Il faut aimer sa profession, donner et se donner pleinement. Il faut savoir s’offrir au public. J’ai voulu à travers ce spectacle transmettre ou plutôt partager avec les spectateurs ce que j’ai appris sur la vie d’Avicennes. Un grand penseur comme lui, on en a besoin aujourd’hui. Notre monde est souffrant, et seules des idées, une pensée pareille à celle d’Avicennes, nous sauveraient. Le retour à Avicennes n’est nullement une randonnée touristique, c’est une sorte de remise en question.
Le personnage d’Avicennes n’a été découvert qu’à travers les études faites par des européens. Cela vous désole-t-il?
Certainement. On ne découvre ses tares qu’a travers les regards des autres, c’est parfait. Mais découvrir notre pensée, notre culture à travers l’autre, c’est grave. Car le risque de démystification n’est pas écarté. Mais il faut reconnaître aussi que loin de toute idéologie, c’est grâce à l’Occident qu’on a pu découvrir nos grands maîtres, philosophes, écrivains..., bref nos symboles culturels.
Votre jeu était pareil aux «Quatre Saisons» de Vivaldi, tantôt tempéré, tantôt tempétueux. La dernière demi heure c’était la tempête. C’est un peu le schéma de la pensée, mais aussi de la vie d’Ibn Sina?
C’est tout à fait cela. Chaque pièce de théâtre possède sa propre stratégie au niveau de la mise en scène, du jeu... Un spectacle, c’est un combat sans merci. L’opération» de la créativité est pareille au concept de l’adoration.
Que faut-il faire pour que le théâtre retrouve ses lettres de noblesse?
Je pense qu’il faut commencer par «institutionnaliser» les troupes. Il faut bâtir la création sur commande.
Des projets?
Je prépare un grand spectacle pour l’année prochaine: Hamlet. Nous sommes 17 comédiens. le retour au théâtre de shakespeare est très important pour la nouvelle génération. C’est un théâtre très profond et très riche.
Propos recueillis par
Ilham Khalifi