La Nouvelle Tribune : Qu’est-ce qui vous a poussée à venir au Maroc ?
Amal Hadrami : J’ai estimé que pour avancer dans mon parcours de danseuse, il fallait que je puise dans mes racines. Je me sentais bloquée. J’avais beaucoup appris en France, je recrachais très bien le morceau mais j’avais du mal à mettre de moi-même. J’avais des choses à dire que je n’avais pas dans les mains. Pour créer, j’avais besoin de prendre des choses à droite, à gauche, qui n’étaient pas à moi. En plus, depuis que je suis petite, j’ai une voix en moi qui me dit : “ Faut aller au Maroc, faut y aller ”.
Comment vous êtes-vous décidée ?
L’un des éléments déterminants a été l’année du Maroc en France. A cette occasion, j’ai assisté à de nombreuses projections et tout s’est éclairé. J’avais déjà monté un dossier. Après avoir obtenu mon diplôme et une bourse, je suis partie...Je n’étais sûre que d’une chose “ ma vie allait être bouleversée ”.
Quand et dans quelles conditions êtes-vous arrivée au Maroc ?
C’était en septembre 2002 au sein de l’ISADAC (Institut Supérieur d’Art Dramatique et des Animations Culturelles) à Rabat. Je suivais des cours de théâtre, animais des ateliers de danse et poursuivait mes recherches sur les danses traditionnelles. En plus, je venais à Casa donner des cours dans une école de danse privée.
Quelle a été votre démarche de recherche ?
Je voulais apprendre dans la pratique les danses traditionnelles marocaines… Retrouver un rapport direct avec le sol, avec la terre, avec la nature. Mais vu que je n’y connaissais rien, j‘ai commencé à faire des recherches théoriques. Et je me suis vite rendu compte que c’était un champ énorme, que ça allait être plus compliqué; d’autant que les écrits ne sont pas nombreux. J’ai assisté à de nombreux festivals, j’ai essayé de faire le maximum pour m’enrichir, d’aller à la rencontre des gens, savoir ce qui se passe en eux, d’où ça vient… ça a été très intéressant car au départ j’ai focalisé sur la danse et je ne comprenais rien…
Avez-vous opté pour une autre voie ?
Pour comprendre la danse, j’ai été obligée de passer par le rythme et pour comprendre le rythme il fallait s’intéresser aux mentalités, aux origines, aux traditions. Je suis remontée très loin et je n’ai pas fini ! C’est finalement par la musique que j’ai pu progresser. Ce qui m’a beaucoup aidé c’est de rencontrer les gens qui font ces danses. Ils m’ont invitée à partager leur quotidien pendant le Festival de Marrakech l’année dernière. Un véritable dialogue s’est établi, pas du surfait ! Ils m’ont fait comprendre pourquoi ils dansaient ainsi.
Pourquoi dansent-ils ainsi alors ?
Les gens ont un thème, ils veulent parler de quelque chose qui les touche... La nature, une anecdote. Ils ont un sujet à la base et à partir de là sort un rythme. Certains rythmes naissent aussi de paroles … Ils écrivent une poésie et à partir de la rythmique des mots, ils créent un rythme avec des instruments. Une chose est certaine, les danses traditionnelles marocaines partent des rythmes. La danse vient du sol, on tape le rythme avec les pieds et ça monte, ça se diffuse dans le corps… !
Comment expliquez-vous que ce soit la musique qui vous ait amenée à la danse ?
Au Maroc, la musique a un pas d’avance sur la danse dans le sens où la fusion, mélange de musiques traditionnelle et contemporaine, existe déjà. Et c’est exactement ce que je voulais faire au niveau de la danse. Donc je me suis dit : observons ce qui se passe dans la musique et voyons comment on peut l’adapter à la danse. A force de rencontrer des musiciens, de jouer les rythmes, de rentrer dans le vrai Maroc, quelque chose s’est ancré en moi, je me suis baignée dans la musique… Presque au point d’en oublier la danse.
Vous donniez toujours vos cours pourtant ?
Oui c’est vrai mais ce n’est pas tout à fait pareil. Ce que j’ai découvert en chorégraphiant pour mes élèves c’est que ma façon d’écrire avait changé. J’avais des choses à exprimer …
Ainsi “ Safar ” que vous avez présenté à l’Institut Français de Casablanca il y a quelques semaines est né...
J’avais envie de travailler avec des gens que j’appréciais. Et je voulais toucher le maximum de personnes, pas seulement les initiés à la danse contemporaine. Ce travail n’est qu’une étape et surtout un hommage à tous les danseurs traditionnels.
Avez-vous rencontré des difficultés d’adaptation ?
Depuis mon arrivée il y a presque deux ans, le regard des gens sur moi a changé. Au début, on me prenait pour la petite Française de base. On était hyper gentil avec moi, surtout les hommes qui me voyaient comme leur billet d’avion pour la France. On me respectait parce que je venais d’ailleurs. Pour d’autres, j’étais le stéréotype de l’émigrée.
En plus, personne autour de moi ne comprenait ma démarche. Pour eux, le voyage se fait plutôt en sens inverse. J’ai trouvé que les gens dénigraient leur pays. Alors qu’il y a beaucoup de choses à trouver ici.
Ce qui est bizarre, c’est que j’ai eu l’impression qu’en allant vers les gens, en expliquant mon travail, mes objectifs, l’estime qu’ils me portaient s’effritait…
C’est assez paradoxal ?
Oui, justement c’est étrange mais j’ai remarqué qu’ici, sans faire de généralité, lorsqu’on est dans l’humain, dans la gentillesse le respect est moindre !
Et du point de vue professionnel ?
J’ai découvert une autre conception. J’ai toujours été habituée à un rythme de travail très dur. Il fallait s’arrêter pour boire un thé ou discuter… La mentalité est différente. Mais je ne veux pas me résigner, simplement prendre mon temps.
Comptez-vous rester ici ?
J’adorerais, mais pour ma carrière de danseuse, j’ai encore besoin d’être formée. Faire des allers et retours serait un bon compromis. Ici je me sens vivre, j’ai les sens en éveil. Là bas, je suis en apnée, je nage avec ma bouteille de gaz, mais l’air est impur. Chaque lieu a ses inconvénients, mais je préfère me battre ici que là-bas. Une chose est certaine, je suis à Casa encore pour un an et au cours de la saison prochaine je mettrai sur pied une création. Je dois repartir dans une dynamique de travail. C’est ça le plus important, quel que soit le résultat.
Comme dirait Mano Solo “ c’qui compte c’est pas l’issue mais c’est l’combat ”…
Je suis contente d’avoir vu les choses des deux côtés, sans cela, je ne pouvais être complète. J’ai petit à petit reconstitué les pièces d’un puzzle. J’ai découvert que la solution était en moi, et j’ai beaucoup appris sur moi !
Propos recueillis par
Ingrid Ober