| | Articles » Lire, Voir, Entendre | | Le regard du Musulman (2ème et dernière partie) |
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Auteur : Publier le : June 3, 2004
L’islam est avant toute chose un projet de connaissance spirituelle. Lorsqu’on parle de connaissance en Islam, il s’agit de celle des vérités spirituelles et de leurs dévoilements. Si tel est le projet de l’Islam, c’est tout simplement en réponse à notre raison d’être ici sur terre. Cette tradition reconnaît évidemment les aptitudes manuelles d’un homo faber de même que les capacités intellectuelles d’un homo sapiens. Mais au-delà de ces dispositions naturelles, la tradition spirituelle de l’Islam reconnaît en l’homme une prédisposition spirituelle. Cette prédisposition correspond au souffle divin que chaque être humain porte en lui. En effet, selon la tradition de l’Islam, Dieu, après avoir créé l’Homme de ses mains, insuffla en lui de son esprit. C’est précisément la présence de ce souffle divin en l’Homme qui le prédispose à la connaissance spirituelle. Créé à l’image de Dieu, l’Homme, dans la tradition musulmane, se définit donc comme un être théomorphique qui aura pour mission ontologique de redécouvrir cet espace spirituel oublié qu’il porte en lui. Le soufisme, en tant que tradition spirituelle de l’Islam, intervient à ce niveau. Au-delà d’une expression extérieure des choses, le soufisme invite au regard contemplatif du monde. Selon cette perspective, le culte en Islam n’a d’autre but que de cultiver en nous cette unité pénétrante et enveloppante dont la contemplation nous ouvre les portes. La connaissance qui découle d’une telle perspective est évidemment à l’opposé de la connaissance au sens commun du terme. Il ne s’agit pas ici, pour connaître, d’arracher les secrets de la nature ni même de l’exploiter et encore moins de la dominer. La connaissance naît du regard contemplatif sur le monde dont le contenu est l’amour. Sans ce contenu, les possibilités même d’une contemplation des parfums spirituels nous restent voilées. L’amour, dans la perspective soufie, devient alors la condition majeure pour accéder à la connaissance. Et qu’est-ce que connaître? La connaissance spirituelle se dessine à travers un chemin. Ce chemin, comme nous l’avons dit plus haut, est celui de la reconquête de la dimension spirituelle de l’Homme, perdue et oubliée. Le moteur de cette reconquête est l’amour de la création et des êtres car le tout est traversé de part en part par la présence miséricordieuse de Dieu. Rappelons-nous cette parole divine: “ J’étais un trésor caché et j’ai aimé à être connu, alors j’ai créé les créatures ”. Si l’acte créateur eut pour inspiration l’amour, comment prétendre répondre à son écho autrement que par l’amour? Le fruit du retour amoureux vers le divin est précisément la connaissance spirituelle. Cette «remontée de l’arc originel» s’actualise à travers une série de dévoilements qui à chaque fois révèlent une dimension particulière de cette connaissance. “ Celui qui se connaît, connaît son seigneur ” nous rappellent les textes sacrés. Cette épopée vers l’Être se fait en quelque sorte par un dévoilement à la négative. Plus nous connaissons nos limites et plus l’infinie miséricorde de Dieu se dévoile à nous. Les gens qui ont «remonté l’arc originel» jusqu’à la source portent, en terre d’Islam, le nom de soufis. Que de contes, d’histoires, d’anecdotes, de poèmes, de traités et de révélations nous ont-ils légués en guise d’invitation à l’éveil spirituel. Toute leur vie fut, pour ceux qui aspirent à cette expérience de l’Être, un véritable enseignement. Ces hommes et ces femmes, que l’on appelle les gens de Dieu (ahlû Lah), ont reconquis, par leur inclination amoureuse, ce souffle sacré qui est logé en chacun de nous et ont vaincu par le fait même leur strabisme. Selon la tradition soufie, en réalisant cette dimension spirituelle propre à l’être humain, ils ont accédé au plus haut niveau de ‘l’humanitude’, plus précisément du théomorphisme, dont l’aboutissement suprême est la connaissance amoureuse de Dieu. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle on les appelle aussi les “connaissants de Dieu”. Citons à titre d’exemple Jalâl Dîn Rûmi, une des grandes figures du soufisme classique du XIIIème siècle, dont même la mort (1273) et les événements qui l’entourèrent furent un enseignement admirable. Lors de son enterrement, alors qu’avançait la procession majoritairement constituée de ses disciples et de musulmans, chrétiens et juifs se joignirent progressivement à la foule. Les chrétiens en pleurs clamaient autour d’eux que Jalâl Dîn Rûmi était le leur. «Mais non» répliquaient les juifs, «c’est le nôtre». Les musulmans évidemment ne pouvaient s’empêcher de rectifier en rappelant aux uns et aux autres que Jalâl Dîn Rûmi était soufi et qu’il était avant tout musulman. Puis subitement, comme par un effet de dévoilement tous comprirent qu’ils étaient unis par l’amour de ce grand Maître et que ce qui les unissait se situait au-delà de toute appartenance religieuse, dans un royaume où ne règne que la paix. Karim Ben Driss* *Sociologue
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