New York, deux tours qui brillent au firmament de la puissance de l’Amérique, cet Extrême Occident. Deux jumelles taillées dans le diamant de la technologie et de la finance, symboles de la puissance, ou puissance elle-même, qu’embrasent, à les faire fondre, deux avions-torche, et c’est un ancien monde qui finit sous nos yeux. Le monde d’après suit, de très près.
Casa,un soir de mai. Venus dîner, seuls ou en famille, des Marocains, musulmans paisibles, dont on retrouve des lambeaux de chair, mêlés à ceux des hommes-bombes. Istanbul, judaïté frappée, haïe. Istanbul, la Turquie, laïque, punie. Et Madrid, des milliers de blessés, des centaines de morts.
Le terrorisme mène un train d’enfer au pays de Guernica. Suivront, dit-on, implacables, fumée, et vent de la mort. Redondance de la terreur. Que peut, alors, nous apprendre, sur nous, le monde, cette mort qui frappe, à sa guise ?
D’abord, que la mort, par le biais du terrorisme, redevient toute puissante.
Comme elle le fut longtemps. Durant une longue période de l’histoire humaine. Elle était, la mort, cette grande dame à la faux, cape noire, visage masqué, qui venait ramasser les cadavres sur les champs de bataille, les villes contaminées.
On se souvient de la triade maudite guerre-famine-peste qui fut le quotidien de l’humanité durant quelques siècles. La mort, qui retrouve sa liberté sauvage. L’Occident croyait l’avoir un peu domptée, la contenant dans l’espace des crimes de droits communs ou de la maladie. La barbarie semblait, par le jeu de la Détente, s’être choisie d’autres terres. L’Afrique, par exemple, avec son Biafra, son Rwanda. L’Amérique du sud, son Salvador, son Nicaragua.
L’Occident, pour son malheur, ne croyait plus à un retour aussi fracassant, conquérant, de la mort. N’y avait-on pas proclamé que Dieu mort, l’Homme lui succèderait ? Lui survivrait, enfin. Après une dure victoire, arrachée peut-être par la science, la technologie, leur combinaison ? Une nouvelle religion prendrait alors la place de toutes les anciennes, monothéiste elle aussi. Son dieu, le progrès. Beau projet, il faut le dire.
Un progrès, une science, héritiers du 18ème siècle, celui des Lumières, plaçant l’Homme au-dessus de tout, c’est-à-dire, essentiellement au-dessus de ce qui fut, durant quelques millénaires, le territoire de la divinité.
L’Homme Moderne, seul maître à bord. Plus puissant que tout. Les épidémies, les maladies pour lesquelles on trouverait des vaccins et des thérapies.
L’Homme Moderne, directeur de conscience de son corps, celui de l’autre. Un corps ouvert, puis refermé à volonté, dont chaque centimètre pourrait être réparé ou remplacé. Dont il serait permis de jouir à volonté. Un corps montré, adulé, affiché dans les magazines et dans les rues. L’Espace. Conquis force bolides et fusées, latitudes et longitudes et aujourd’hui, s’ouvre devant cet homme de la Modernité, l’espace qu’il dit virtuel, et qu’il entend bien quadriller, comme il l’a fait pour les autres.
Le Temps. Qui ne traîne pas, et que l’on peut d’un fuseau horaire à l’autre, aller jusqu’à laisser derrière soi. L’Homme Moderne qui, pour en finir avec la Fin des Temps, invente le Timing.
Et, grande fierté de l’Homme Moderne, la politique parfaite. Luxuriance des Droits de l’Homme conduisant à des politiques sociales, à des politiques culturelles, à des politiques de réduction du temps de travail, à des politiques éducatives, à des politiques associatives. Mise en place de politiques entendant régler toutes les questions de cet Homme Moderne, fantasmé, assisté, adoré, dès sa naissance, pour lequel tout se doit d’être parfait. Bonheur concocté, au sondage d’opinion près.
Prophétie de l’Homme Moderne, donc. Démocrate et fort, protégé et libre. Tenant, il faut le dire, de ce qui semble être la forme la plus aboutie, de " gestion de l’homme ", plus que de civilisation humaine.
Et aujourd’hui, l’Homme Moderne qui ne comprend plus rien. Car le terrorisme islamiste prend pour cible, un à un, les totems de cet aboutissement.
Car voici l’Homme Moderne que le terrorisme frappe dans son corps, irréparable. L’Homme moderne atteint dans son espace, terrestre, aérien, non maîtrisé. Dans son temps, celui de son sommeil, de ses horaires de bureau ou de sa pause déjeuner durant lesquels il peut exploser. Dans ses Droits de l’Homme, qu’il n’est plus, sans doute possible d’appliquer à ses ennemis.
Donc l’Homme Moderne qui ne sait plus : cela ne lui était peut-être jamais arrivé. L’homme de l’Ancien Monde, savait, lui, qu’il ne savait rien.
Quelques fils, seulement, il faudra en tirer d’autres, bien sûr.
Mais qui peuvent nous donner à réfléchir au sens de l’acte terroriste, dans son essence. Et, si l’on doit s’interroger sur les causes du terrorisme islamique qui a frappé cette semaine et qui dit vouloir frapper encore, la question Irakienne, si elle doit jouer, ne peut, finalement s’inscrire qu’à l’intérieur d’un imaginaire terroriste où s’accumulent tant de haines, de rancœurs, de ratages historiques de la part de ceux qui brandissent le djihad et la bombe. D’avoir ou de n’avoir pas envoyé des contingents en Irak, pour une nation visée, ne jouera que très peu sur les prochaines cibles des attentats terroristes. Car l’Homme de la Terreur, le Nihiliste Islamiste pourrait bien être le " parfait jumeau raté " de l’Homme Moderne, son " frère ennemi juré". L’Homme Moderne, enfant préféré de l’Histoire. Frère insupportable. Donc cible pour longtemps encore.
Ainsi, est-il sans doute plus utile d’aller chercher du côté de cette " parfaite irressemblance " les raisons, peut-être plus profondes, que celles, plus immédiates, qui ne relèveraient que de prises de positions récentes des États sur la question irakienne. Il s’agit bien plutôt de deux conceptions de l’Homme en général et de la manière dont celui-ci doit vivre et exister dans le monde, qui s’affrontent aujourd’hui. Il s’agit bien plus de prendre sa place. Et lorsque l’on fait ici, de manière, il faut l’avouer, rapide, la petite genèse de l’Homme Moderne, (et de son jumeau maudit) il s’agit certainement plus de parler de lui comme d’un modèle, d’un système de vie dans le monde actuel, auxquels beaucoup, chez nous par exemple, et dans d’autres pays Arabes et Musulmans, semblent goûter. Et on les comprend. L’Homme Moderne en tant que modèle, ne vit pas forcément en Occident même si c’est beaucoup là-bas, qu’il est frappé.
Quant à une théorie du " clash des civilisations " qui semble à beaucoup, peu recevable, choquante, il est fort possible de faire fi du terme de civilisation, dès lors qu’on l’emploie pour qualifier les " civilisations asiatique ", " indo-européenne ", " judéo-chrétienne", " musulmane ".
Mais, par contre, qu’il est aujourd’hui peut-être possible de parler de civilisation, en ce sens qu’elle produit symboliquement un modèle d’Homme, au sens où l’Occident, en a produit un, qui, on l’a dit, demeure imparfait, mais sans doute encore en devenir.
Ainsi, ceux qui se reconnaissent dans cet Homme, doivent-ils partout et à tout instant, craindre pour leur vie. Et de cela, il faut aujourd’hui se convaincre.
Driss Chraïbi