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Le regard du Musulman

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Publier le : May 27, 2004

Nous présentons à nos lecteurs un article qui nous vient du Canada où réside et exerce Karim Ben Driss, professeur de sociologie, spécialisé dans l’histoire et la culture du monde arabe et auteur d’un livre récent : Sidi Hamza al-Qâdiri Boutchichi, le renouveau du soufisme (au Maroc), Al-Bouraq-Arché, 2002.
L’auteur montre dans cet article, notamment, que l’objectif de la religion musulmane est de transformer l’individu et le regard qu’il porte sur les êtres et les choses.

Un maître parfumeur avait un apprenti qui était à son service depuis déjà plusieurs années. Le maître usait de tout son talent pour lui transmettre l’art de la préparation des parfums. Au-delà des recettes et des doses à respecter, cet art dépend véritablement de ce sens quasi essentiel que l’on appelle l’odorat. Sans cette intuition olfactive que l’on peut évidemment apprivoiser, cultiver et développer, l’art des fragrances reste insaisissable, voire mystérieux. Apparemment, cette faculté de capter des effluves échappait à notre malheureux apprenti dont les efforts restaient vains.
Un jour, notre apprenti, tout inquiet, alla chez le maître parfumeur pour lui signaler qu’au fond de son échoppe, il y avait une étagère sur laquelle étaient rangés deux flacons. Il expliqua que ces flacons, pleins à ras-bord, risquaient de décrocher la fragile étagère sur laquelle ils étaient placés et qu’il fallait par conséquent en retirer au moins un.
Le maître parfumeur, surpris, demanda à l’apprenti de bien vérifier car à son avis, il n’y avait qu’un seul flacon sur cette tablette. «Mais non,» répondit l’apprenti, «il y en a deux, viens vérifier toi-même!». Lorsque le maître parfumeur se rendit au fond de l’échoppe, il constata qu’il n’y avait qu’un seul flacon et en fit la remarque à notre apprenti qui ne voulait point changer d’avis. Selon lui, il y avait toujours deux flacons et il insistait pour convaincre le maître parfumeur. Celui-ci, agacé, ordonna à l’autre de prendre un bâton, de frapper sur un des deux flacons afin de le casser et de le faire disparaître à jamais.
Cette solution sembla plaire à l’apprenti qui s’exécuta aussitôt. Toutefois, lorsqu’il abattit son bâton sur un des flacons qui éclata en mille morceaux, le deuxième flacon, comme par enchantement, disparut à son tour!
«Tu es content maintenant!» lui lança le maître parfumeur. «J’espère qu’un jour tu vas finir par reconnaître que tu louches et que là où tu poses le regard tu vois les choses en double!»
 
Une vision brouillée
 
Selon la perspective musulmane, qui est d’ailleurs celle des grands monothéismes, au-delà de la multiplicité apparente du monde, il y a une unité sous-jacente à toute chose. Cette unité pénétrante et enveloppante accompagne le musulman tout au long de sa vie. Elle le nourrit, le guide, l’oriente, en un mot devient son univers du Sens. Un univers qui, une fois assimilé, dépasse le niveau théorique de la représentation pour se dévoiler comme un univers vivant. En Islam, le rapport à l’unité qui, en fait, est celui du rapport à Dieu, s’effectue dans une relation du vivant au Vivant. Or, cette perception vivante de l’unicité de l’Être ne peut se faire qu’à travers une saisie synthétique de la création.
Ainsi, la création, elle-même vivante, participe à cette symphonie spirituelle attestant d’un Dieu unique. La tragédie de l’Homme traditionnel est d’être voilé à cette présence unificatrice de l’Être. L’apparence du monde le voile et par conséquent le rend insensible à cette unité sous-jacente, subtile et présente en toute chose. Frappé par le sort de la chute adamique, l’Homme traditionnel se retrouve ici sur terre dans un état de strabisme spirituel.  Lorsque cet Homme se détourne de ses origines ontologiques, ce strabisme peut être dévastateur, comme on le constate aujourd’hui.
L’âme tyrannique et tyrannisée par l’apparence du monde trouve une véritable guérison dans la perspective spirituelle de l’Islam dont le soufisme, «cœur de l’Islam», est l’expression. Tous les outils spirituels de cette tradition invitent l’être humain au dépassement de soi pour trouver en lui la véritable réalité des choses à savoir cette unité apaisante. En d’autres termes, les effluves de la pratique spirituelle épurent le regard et l’orientent vers cette vision synthétique de la création au-delà de sa diversité.
 
Le paradoxe religieux
 
L’avènement de la modernité s’est effectué en rupture avec la tradition. En effet, la modernité n’a réellement pu s’imposer qu’en reniant la perspective spirituelle de la tradition. Ainsi, c’est véritablement en désenchantant le monde spirituel que cette modernité a pu se légitimer. Or, si l’on évacue la dimension spirituelle de la tradition, que lui reste t-il? Il lui reste tout simplement un certain nombre de règles et de codes sans véritable contenu. La tendance s’accentue lorsque l’ère de la post modernité emboîte le pas. Cette post modernité dont la raison est de tout assimiler, y compris la tradition, pour la reformuler dans un champ qui se veut d’infinies possibilités toutes égales les unes aux autres.
Avec la post modernité, la multiplicité du monde est réactivée à l’extrême car le monde n’a véritablement de sens que dans un foisonnement multiple.
Une telle évolution des choses est tragique pour la tradition qui elle-même phagocytée, devient une des possibilités parmi tant d’autres. Comme un groupe ou un phénomène parmi les autres, la tradition revendique sa légitimité, ses droits et ses égalités. Idéologisée, elle participe à la cacophonie d’un discours de la domination. Politisée, elle contribue à la destruction de ses propres potentialités. Ce qui fut le bâton du pèlerin se transforma, par la magie des temps modernes, en un bâton du justicier. Au nom de ce qui lui semble être l’unité, la tradition, le bâton de la justice à la main, ordonne, brise et détruit.
Ainsi, désenchantée, la tradition a perdu son contenu et ses saveurs spirituelles. Étrangement, ce qui lui servait d’outil en terme de règles et de codes afin de guérir l’Homme de son strabisme est devenu un argumentaire qui au contraire renforce l’éclatement de la multiplicité.
N’est-ce pas là le paradoxe religieux ?
Karim Ben Driss*

*Sociologue
À SUIVRE



 

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