La Nouvelle Tribune : A travers le spectacle, l’on sent l’existence d’une véritable amitié entre toi et Sylvain. Une sorte d’harmonie spirituelle cadence et façonne vos mouvements. Comment est née votre amitié?
Sidi Graoui : On s’est rencontré pour la première fois à
Aix-en-Provence en 98. On a travaillé ensemble pendant des années. On est devenu très amis. On a tourné dans le court métrage « Cellule», de la réalisatrice Valéry Muller. C’est l’histoire de deux protagonistes qui sont en garde à vue. C’est très onirique. C’est un va-et-vient entre rêve et réalité. Au Festival d’Octobre en Normandie, j’avais vu danser Sylvain en solo. J’ai été impressionné par sa technique, son sérieux dans le travail, sa persévérance...
Quelles sont les affinités que tu as avec Sylvain au niveau de la danse et quel est ton regard sur sa manière de danser?
C’est très délicat de parler d’affinités, car on n’a pas le même parcours, la même culture ou les mêmes désirs...Je pense que c’est cela qui nous a rapproché. On est différents et pourtant très proches sur le plan aussi bien humain que professionnel. Sylvain est un monstre de l’interprétation chorégraphique. Il a une faculté d’assimilation et de création qui m’effraye. C’est quelqu’un qui y va, mais à fond.
Durant le spectacle, on avait l’impression que vous dansiez autour d’un cercle, que vous quittiez par moment pour aller vous abriter dans un espace plus ouvert. Que représente cette quadrature pour toi?
On danse dans un cercle à l’intérieur d’un carré, ou un carré à l’intérieur d’un cercle. Pourquoi le carré? Parce que les spectateurs sont tout autour et il y a quatre points de vue différents. Celui qui est en face ne verra pas la même chose que celui qui est au coin. Dans la définition du mot «Quadrature», on lit: la position de deux astres par rapport à la terre quand leurs directions forment un angle droit. Et dans le spectacle, ce sont effectivement deux danseurs face à l’amitié, à la dureté de l’existence, aux circonstances qui éloignent ou rapprochent les personnes. Quadratura, c’est aussi un faux problème, ou un problème difficile à résoudre. C’est en fait un faux problème. Car l’amitié doit exister entre les hommes d’une façon spontanée et presque innée. Plus je dansais, plus j’avançais, plus je me disais : est-ce-qu’on est capable d’une réelle amitié, d’une réelle relation entre deux êtres qui ne tomberaient ni dans la domination ou l’aliénation, ni dans un rapport charnel...
Avais-tu peur que le spectacle soit mal interprété, que le public voit dans votre duo une quelconque idée d’homosexualité? La forme du duo masculin ou féminin est quand-même un peu piégée, avec toutes les références culturelles, psychiques..., de chaque société ?
On a pensé à cela. C’est le corps qui parle, le corps qui communique, transmet, ressent...Toute la relation se fait à travers les corps, à travers la relation de ce dernier avec l’espace, le temps, la musique, les silences...Je tiens à dire que tous les deux, on n’est pas en train de définir un type de relation. Nos corps disent certainement beaucoup de choses et ce qu’ils disent, c’est ce qu’on est vraiment. Car on ne peut séparer le corps du danseur de celui de l’homme. Comme vous l’avez si bien dit, la forme du duo est un peu piégée, on ne peut pas éviter et empêcher les gens de penser aux rapports homosexuels. On n’essaye pas d’éviter cela, mais tout simplement de dire qu’on est là et que chacun voit un peu midi à sa porte. On ne veut pas tomber dans les clichés.
A travers cette danse-transe, est-ce une qualité d’être, sur scène et dans ce grand théâtre qu’est la Vie, que vos corps désirent transmettre aux spectateurs?
Parfaitement. Une qualité d’être sur un plateau, comment être présent et amener le public à vous suivre, à suivre vos gestes, votre danse.
Quand on vous regarde danser, on a l’impression de voir les battements d’un coeur à travers une plaie, c’est une impressionnante volonté de vivre, vivre l’amitié, l’amour, une éternelle quête de la beauté aussi bien du corps que de l’esprit au milieu de toute la laideur du monde impitoyable d’aujourd’hui.
C’est très beau ce que vous dites. C’est ce qui fait, je pense, la force des vrais spectacles de chorégraphie : ces différents points de vue que l’on récolte après chaque spectacle. Ils ne sont jamais les mêmes, et cela enrichit énormément nos expériences.
Votre spectacle est cadencé, bercé par des moments de silence. Mais c’est un silence qui parle.
Sylvain Groud : Absolument. C’est un silence très chargé. C’est une sorte d’absence-présence. Et c’est pendant ces moments de silence que les corps en disent long. Entre un battement de coeur ou d’aile, et un autre battement, un silence. Une sorte de préparation à un autre élan. Une manière de s’infiltrer en soi, de pénétrer son être le plus profond, pour faire naître, ou plutôt renaître son vrai Moi. Notre spectacle fait trente minutes, la musique en fait dix. On danse plus en silence qu’en musique.
Cela veut dire que le corps a sa propre musique, sa propre mémoire?
Parfaitement.
D’où vous vient cet ardent amour pour la danse?
J’ai commencé la danse à l’âge de dix sept ans. J’ai fait beaucoup de gymnastique. J’ai toujours adoré le sport. Mais j’ai eu la chance de grandir au côtés d’un père poète qui refusait l’appellation de poète, pourtant il a écrit des poèmes toute sa vie, il a fait du théâtre. Ma soeur était aux Beaux-Arts, mon frère a fait beaucoup de théâtre. Mon père était un simple ouvrier. Ma mère était femme de ménage. Mais je pense que la danse, c’est une sensibilité, c’est une éducation, c’est ce qu’on acquiert d’abord chez soi. La danse, c’est une manière de s’exprimer autrement qu’avec les mots.
Vous êtes né en Normandie, le berceau du chant oral par excellence.
Effectivement. Le chant avait une énorme importance dans notre famille, en Normandie, c’est le chant , la danse, la joie de vivre et cette joie, ce bonheur se transmettent spontanément. C’est comme au Maroc où la culture orale est intensément présente. Je suis né dans une famille très modeste. On ne pouvait pas se permettre d’avoir un instrument de musique par exemple ou de suivre des cours particuliers. Mais j’ai eu la chance de vivre des événements heureux pendant lesquels j’ai rencontré des personnes qui m’ont aidé et qui ont cru en moi. Je me suis retrouvé au Conservatoire de Paris, sans vraiment m’en rendre compte. Je sentais que je rattrapais le temps perdu.
Vous avez rencontré Sidi Graoui chez Preljocaj?
Quand Sidi est arrivé, j’avais fait déjà six ou sept ans dans cette Compagnie. On était là à se regarder, à s’observer...
C’est un peu ce que vous faisiez pendant le spectacle?
Oui. Moi j’ai très vite admiré la personne qu’était Sidi. J’étais enthousiasmé par son état d’esprit, par sa vision de la danse.
Que cherchez-vous à transmettre au public?
Ce duo met en scène toute la complexité de l’amitié. Qu’est ce que cela veut dire que d’avoir de l’amitié pour une personne et comment la préserver. Quadratura, c’est aussi cette amitié entre des êtres différents.
Y-a-t-il dans votre spectacle l’enjeu social, politique, économique, culturel, de voir deux hommes, face à face s’affronter, aussi bien dans la tendresse que dans la haine?
Mais parfaitement. Il s’agit de dire comment accepter l’autre tel qu’il est. C’est la tolérance entre les individus. Comment accepter la violence de l’autre. C’est l’ami, le vrai, qui ose secouer l’autre pour le réanimer.
Cette amitié que vos corps ont rythmée, dansée et chorégraphiée, peut-elle transcender le duo et aller vers la rencontre heureuse entre les êtres?
Mais c’est tout à fait cela. A travers l’amitié qui fait naître nos corps et que nos corps font naître, c’est l’amitié entre les habitants de la planète que nous chantons.
Propos recueillis par
Ilham Khalifi