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Nawal El Moutawakel, plaisir du sport et honneur aux Femmes Entretien

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Publier le : May 7, 2004

La Nouvelle Tribune : Comment est né en vous cet amour pour la course et la compétition ? Cela vous poussera certainement à effectuer une plongée dans votre mémoire et à nous dresser le portrait de Nawal la petite fille.
Nawal El Moutawakel :
Ah... (rires) la nostalgie des beaux souvenirs! Je vous passerai ma mère tout à l’heure et elle vous dira quelle turbulente petite fille je fus ! Des souvenirs...Nawal l’enfant... J’ai grandi dans une famille qui débordait d’affection et qui en déborde toujours. Un père très «judoka», un grand sportif, une mère sportive aussi, qui avait pratiqué du volley-ball au lycée Khansaâ. Je suis donc issue d’une famille de passionnés de sport. J’ai reçu beaucoup d’affection. J’ai été admirablement conseillée par mes parents. Nous étions une famille très soudée. Mon père m’a toujours encouragé à faire du sport.

Avez-vous saisi à l’époque l’importance de la pratique du sport?
Pas avec la même ampleur qu’une fois pleinement engagée. Le sport vous forge l’esprit, la personnalité. En sport, quand on tente quelque chose, quand on se trace une voie, on va au delà des limites et des frontières.

Dans quel quartier de Casablanca reposent vos souvenirs?
Dans le quartier de Bourgogne, 45 rue Doxer, pas loin de Lahjajma. Un quartier qui a donné naissance à un grand nombre de sportifs et de champions, en l’occurrence Krimo, Rachid Daoudi, Noureddine, Ben Brahim (box), Tissir, des champions en cyclisme aussi. C’est très spécial, ces quartiers à Casablanca qui produisent de grandes vedettes. J’ai toujours été un garçon manqué. J’ai toujours voulu courir plus vite que mes frères, sauter plus haut qu’eux, essayer de lancer plus loin qu’eux. C’était une devise, ma devise. Très jeune, j’ai adhéré au CMC (Club Municipal Casablanca), avec mon frère aîné Fouad. Et depuis, le sport est devenu ma passion. On consacrait nos week-end, nos discussions en famille à cette activité noble qui est le Sport. Mes parents étaient banquiers. Ils étaient  comblés et fiers  chaque fois que des collègues, des voisins ou des membres de ma famille, arrivaient avec des articles écrits sur moi, découpés dans des journaux. Très jeune, j’ai eu mon passeport, très jeune j’ai fait le tour du monde à travers les capitales les plus connues pour disputer des compétitions un peu partout, très jeune, j’ai côtoyé les grands athlètes, très jeune aussi, j’ai appris qu’il fallait affronter la vie, affronter les défis, être responsable. J’ai appris qu’il fallait non seulement pulvériser les records, mais surmonter les barrières...

C’était votre champ de bataille, les barrières?
Les barrières c’était mon domaine, car je faisais les 400 mètres haies. Pour moi barrière signifie  tous les obstacles de la vie. A la maison, chez-nous, il y avait un système interne de communication assez particulier. Il y avait une symbiose entre mon père et moi basée sur la communication. On communiquait énormément. Pour moi la communication est pareille à une thérapie. Il me conseillait tout le temps. Il mettait souvent l’accent sur le fait que la gloire et la célébrité ne sont pas tout dans la vie et que la vie est la métaphore de la course; il y a un départ et une arrivée, mais qu’au milieu il y a tout un trajet à parcourir qui n’est malheureusement pas toujours parsemé de roses. Mon père m’a accompagnée dans toute ma carrière sportive, en allant du niveau  local à Casablanca, aux niveaux national, continental, arabe et méditerranéen. Mais malheureusement, il n’était plus là lors de la plus importante étape de ma vie, les Jeux Olympiques de Los Angeles. J’avais vraiment peur de perdre face à toutes ces grandes championnes, moi la Marocaine , l’Africaine, la petite, celle qui manque d’expérience, mais mon père me rassurait. Il me disait souvent que les meilleurs cadeaux viennent dans des petits paquets, les rubis, les diamants. C’était très profond ce qu’il disait et cela m’est resté gravé dans la mémoire. Que Dieu ait son âme, il est mort huit mois avant Los Angeles.

Quelle est votre devise dans la vie?
Jamais un échec n’est fatal et jamais une réussite n’est définitive et que seul compte le courage. Les compétitions ne se résument pas à des prix et à des médailles, c’est avant tout un éclatement, une libération euphorique, physique et spirituelle. Il ne faut pas qu’une compétition soit une fin en soi. Les compétitions, cela vous forge, vous endurcit.

Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées durant votre parcours sportif?
On était cinq enfants dans ma famille, plus mon père et ma mère. Il fallait batailler pour faire vivre la famille. Plus on s’améliore sportivement et techniquement, plus les besoins devenaient urgents et indispensables. J’avais des papiers à faire, des visas, des stages de concentration au Maroc et à l’étranger.

Et à l’école, vous suiviez régulièrement vos cours?
Avant de découvrir le sport, j’étais très brillante. Il y avait l’école, les tâches ménagères et le peu de temps qui me restait, je le réservais au sport. Après m’être engagée sérieusement dans le monde de l’athlétisme, il fallait renverser les choses: plus de temps au sport.

Vous avez été soutenue par feu Hassan II, n’est-ce pas ?
En effet. Hassan II que Dieu ait son âme, était toujours présent avant et après les courses. Il m’encourageait régulièrement. Il m’appelait avant et après les compétitions.

 Vous avez été décorée en 83 par Le Roi Hassan II.
J’ai été décorée par feu Sa Majesté Hassan II, alors que je n’étais que demi-finaliste au Championnat du monde en 83. C’était une lourde responsabilité que d’être soutenue par le Roi et par tous les Marocains. Il fallait honorer ce geste du Roi qui a continué de croire en moi. En 84, le Roi nous avait reçus pour nous exprimer sa confiance  et nous affirmer que parmi les membres de notre délégation, il y n’avait qu’un (ou une) athlète qui allait remporter la médaille d’or. Je fus l’unique femme parmi toute la délégation. Petite que j’étais, le Roi a pu me repérer parmi toute une foule d’hommes. Pendant tout le trajet, je me revoyais courir au ralenti. Je n’arrivais pas à dormir. J’ai eu une concentration tellement forte, à tel point que je n’entendais, ni ne voyais plus, les soixante-dix mille spectateurs qui encombraient les tribunes à Los Angeles. Je me répétais: il faut que tu gagnes, tu dois gagner...C’était émouvant. Feu Hassan II a pris en charge mes études aux Etats Unis.

Ce sont toutes ces émotions, tous ces souvenirs émouvants qui vous ont poussée, il y a six ans, à créer «La Course Féminine de Casablanca» et à donner naissance à l’Association «Sport et développement», il y a tout juste deux ans?
J’ai arrêté ma carrière d’athlète en 87. J’avais 24 ans. J’ai senti qu’il y avait un vide autour de moi : l’élément féminin, pas de femme-médecin, femme-entraîneur, manager...Je me sentais dans un monde à dominante masculine. Comme les hommes, les femmes ont le droit de courir, de jouer sans avoir honte de leurs corps. J’ai reçu beaucoup d’aide de mon pays, je dois à mon tour aider mes concitoyens. J’ai voulu militer autrement. Mon rêve était un grand défi : rassembler le maximum de femmes en une seule journée pour courir dans la joie. On a été frapper à toutes les portes. Le projet purement féminin n’intéressait personne. La seule personne qui a cru en moi, c’était M. Hassad qui était à l’ODEP. À la première édition, il y avait à peu près trois mille participantes. Je remercie tous ceux qui nous suivent depuis un moment.

Qu’en est-il de la 6ème édition prévue pour le 23 mai 2004?
Le Wali a mis à notre disposition toute une cellule qui veille sur nous. On compte parmi la presse étrangère «La Gazetta  delo sport», «The Times of London», «Transworld Sport», «Le Figaro», «France télévision»...La course féminine souhaite honorer annuellement la femme.

Comment Nawal, la militante sportive, voit la situation de la femme marocaine aujourd’hui?
Je suis plus que jamais fière d’appartenir à l’univers des  femmes marocaines. La femme marocaine a démontré qu’elle peut être pilote, avocate, médecin, professeur à la fac...D’ailleurs on a tout un comité de femmes qui nous soutient, nous aide à avancer. On a Nouâmane Guessous, Afifa Yata, Laïla Mourad Chérif. La femme marocaine a été championne bien avant Nawal El Moutawakel.

Propos recueillis par
Ilham Khalifi



 

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