LaNouvelle Tribune : On dit souvent que l’oubli atténue la souffrance et la douleur, mais quand on perd l’être adoré, seuls par leur persistance, les souvenirs parviennent à combler le vide causé par l’absence. Une semaine après la mort de Chaïbia, votre maman, vous éprouvez certainement une envie folle de ne parler que d’elle, de n’évoquer que les souvenirs, qu’ensemble dans la sérénité de l’amour, vous aviez partagés.
Houcine Talal : (Très ému). Le premier souvenir qui me vient à l’esprit, la plus importante exposition de Chaïbia aux Etats Unis, le voyage à Beverly Hills. Ce fut dans les années 85, 86 ou 88. Ma mère et moi, nous promenant dans un quartier des plus chics à Los Angeles, ma mère avec sa tenue traditionnelle, son caftan aux couleurs éclatantes et belles et son bandeau sur le front et comme elle avait appris pendant deux ans un peu d’anglais, elle répondait aux gens qui lui posaient la question: «Indien american», avec un large sourire et une fierté débordante, «No, morrocco». Parmi toutes les expositions inscrites pour cette manifestation, ils ont placé la galerie en quatrième position, je dis bien mondialement.
Chaïbia n’aimait pas le fait qu’on la qualifie de peintre naïf. Quel est votre regard sur la peinture de votre maman ?
Il y a une chose que Chaïbia a toujours détestée, c’est le fait qu’elle soit classée dans l’art naïf. Sa peinture n’est pas naïve. C’est une artiste expressionniste, coloriste. Elle ne reproduisait pas maladroitement la réalité. Sa peinture s’inscrit dans l’art brut, ses toiles rappellent ceux des peintres du mouvement COBRA. Chaïbïa n’est pas, “primitive”. Elle appartient à cette culture populaire.
Il me semble que la peinture de Chaïbïa était une fête, un chant de liberté où les figures solidement structurées s’enracinent dans de larges zones ardemment colorées. Un très grand critique d’art Georges Boudaï, a écrit dans une préface sur la peinture de Chaïbia: «Si Chaïbia était née en Europe, elle aurait certainement appartenu à ce grand mouvement qu’est le COBRA». Ce que ce mouvement a réussi dans les années 45 en Europe, Chaïbia l’a réussi en Afrique et au Maroc. J’ai vu des femmes embrasser les mains de ma mère. En Europe, elle était respectée et aimée. Lors de sa dernière exposition, il y avait une trentaine de peintres américains, parmi lesquels une historienne d’art, qui criait en anglais, en voyant les toiles de ma mère, «Mais c’est du Picasso, du Picasso». Ce qu’il fallait dire, c’est que Picasso s’est inspiré de Chaïbia dans ses 20 dernières années. J’avais acheté des dessins de Picasso chez un antiquaire à Beverly Hills, lorsque ma mère les avait vus, elle m’a dit :»mais qu’est-ce-que mes dessins font ici?». J’ai répondu: «ce n’est pas à toi, c’est à Picasso». Il ne faut pas voir Picasso dans la peinture ton bleu rose, Picasso dans ses dernières oeuvres, c’est un enfant déchaîné qui a une force terrible... Chaïbia rejoint en ce sens ces grands artistes. C’est une école. Beaucoup d’artistes la considéraient comme un maître. Jamais un naïf ne peut percer les murs du marché de l’art international. Je me rappelle d’une petite anecdote: On avait dit à Chaïbia» Tu es naïve», elle a répondu, en arabe «Bak houwa naïf» (C’est ton père le naïf). Durant le mois de novembre de l’année dernière, le 16ème Forum des Arts Plastiques en France, c’est Chaïbia qui avait réalisé l’affiche, le catalogue, les invitations et le supplément de connaissance des arts. En 84, en Espagne, on l’avait surnommée la reine de la Fiac (une grande exposition internationale de toutes les grandes galeries à travers le monde). C’était un grand succès pour ma mère. Elle était invitée chez plusieurs artistes et personnalités connus. Je la revois aujourd’hui toujours avec sa tenue traditionnelle. Il ne faut pas oublier que Chaïbia a imposé son art et ses habits. Elle disait tout le temps: «J’aime mon Roi, j’aime mon pays et ma peinture, c’est le Maroc et mes habits sont le signe de mes traditions.
Qui était votre maman, Chaïbia?
C’était une grande école dans le domaine de l’art, une école de la vie. Une fois, elle rentre dans l’atelier d’un peintre qui fait des nus et lui dit: «C’est bien ce que tu fais, mais il faut habiller tes nus», et c’est une grande expression qui vient d’une école de l’époque de la renaissance italienne. On avait organisé une exposition d’artistes italiens. Parmi eux, il y avait un artiste qui peignait blanc sur blanc. Et Chaïbia observe son tableau et me dit: «N’ta mahboul, jebti hmama bida o bghiti taâradha» (Tu es fou tu amène un pigeon blanc et tu l’exposes). J’avoue que je n’avais rien compris. Losque je me suis rapproché de près du tableau, je me suis rendu compte qu’il y avait en effet des plumes de pigeon. C’est dire que le regard de Chaïbia ne se limitait pas au premier degré.
Qu’est-ce-qui vous impressionnait chez votre mère?
C’était un symbole pour moi. Elle adorait peindre et voyager. On voyageait beaucoup. A Paris, quand nous sommes invités à un vernissage, dès que Chaïbia apparaît, elle est respectueusement saluée et applaudie. C’était une star de la peinture. L’Université américaine a octroyé un doctorat de mérite à Chaïbia. Elle a été élue députée à l’assemblée du parlement mondial de la Sûreté de la Paix. Elle a un passeport diplomatique. Sa peinture était son porte-parole. Elle me disait: ma peinture, c’est mon écriture, c’est mon langage, c’est ma vie. Chaïbia a participé à une exposition à New York, intitulée «les 9 inventions». C’était la seule arabe. On disait que tel ou tel peintre représente la France, l’Espagne etc et que le Maroc a Chaïbia. En 84, c’est Chaïbia qui a représenté la femme méditerranéenne. Dans la préface de son exposition à Barcelone, on a écrit: «Nous sommes heureux de présenter un des plus grands peintre de la Méditerranée». Ma mère était une femme assez pieuse, droite, bonne, généreuse. Elle peignait de très bonne heure. Elle était très chérie. Elle était très gaie, très heureuse de vivre, mais surtout de peindre. Une fois, elle avait peint un tableau, et le jour où ce tableau avait été vendu, elle avait pleuré. Chaïbia avait un merveilleux élan de la couleur. Chaque oeuvre de Chaïbia était une oeuvre finie, aboutie et terminée. Et c’est cela la puissance de sa peinture. Elle «commence-finit». C’était là son génie.
Enfant, vous rappelez-vous avoir été puni par votre maman ?
Ma mère m’adorait. J’étais un enfant unique. J’étais très calme et très sage. On était deux peintres, deux confidents. C’est un grand vide. C’est terrible pour moi. C’est comme deux jumeaux, qu’on sépare...Ma mère adorait les fleurs, sa chambre aujourd’hui est meublée de fleurs ... (Sanglots).
Propos recueillis par
Ilham Khalifi