La Nouvelle Tribune : Comment s’explique cet intérêt que vous portez au concept de la démocratie?
Jacques Brumont : Ce sont les événements récents. Ce que les hommes politiques et les analystes reprochent aux citoyens, c’est d’une part l’abstention et d’autre part la versatilité. Rousseau et Aristote en ont donné une explication: à partir du moment où il y a une très grande dilution de la souveraineté populaire, chaque individu n’a plus le sens, qu’à titre personnel, il peut apporter ou changer quelque chose, et donc à quoi sert de s’investir? On ne se sent plus concerné. Cela tient à la démesure des états modernes. Et la versatilité, c’est encore plus évident, dans tous les pays occidentaux, cela se passe au niveau des députés, c’est-à-dire les gens à qui l’on confie le pouvoir législatif, celui de la souveraineté populaire. Or, depuis Rousseau, nous savons que cette souveraineté ne peut pas se déléguer, on ne délègue pas de la volonté. Les gens délégués doivent faire preuve d’humilité et d’une grande écoute. En France par exemple l’UMP (Union Majorité Présidentielle) a une position dominante et donc veut prendre tous les rouages de l’État et prétend incarner la volonté générale, mais on sait très bien que personne n’a la possibilité d’incarner la volonté générale.
Dans «le Contrat Social», Rousseau a écrit que la Démocratie n’existerait jamais. Le concept de la démocratie, tel qu’il a été conçu du temps des Grecs, est -il appliqué dans les sociétés d’aujourd’hui?
La démocratie, cela n’a jamais existé et comme vous l’avez souligné Rousseau a effectivement déclaré que la démocratie n’existerait jamais. C’est un régime qui suppose des contraintes en particulier matérielles, qu’il est impossible de mettre en oeuvre. La démocratie demeure un idéal. Rousseau a écrit que la démocratie, ce serait bien pour le peuple de Dieu, mais que ce n’était pas fait pour les hommes. Tout ce que nous avons appelé démocratie que ce soit dans l’Antiquité ou aujourd’hui, c’est plus au moins un abus de langage.
La démocratie telle qu’elle existe aujourd’hui?
Dans toute la tradition classique, d’Aristote à Rousseau, le système que nous connaissons, c’est-à-dire une élection de représentants qui, du fait, exercent le pouvoir à notre place, mais ceci n’est pas appelé démocratie, c’est classé par Aristote dans la catégorie des aristocraties.
C’est ce que Rousseau appelle Aristocratie élective?
Absolument. C’est par élection qu’on opte pour les gens, les meilleurs, les plus sages, les plus compétents et on leur confie le pouvoir. C’est une aristocratie qui n’est pas le fruit d’une hérédité. C’est le moins mauvais des systèmes, mais ce n’est quand même pas l’idéal.
Quelle est la différence entre la démocratie athénienne et celles d’aujourd’hui?
La démocratie athénienne est une démocratie dite directe, où le peuple exerçait de fait le pouvoir. Aujourd’hui, on parle plutôt d’une démocratie participative, c’est à la mode. Intellectuellement, ce n’est pas gênant de confier la gestion de l’état à des professionnels. Ce qui est gênant c’est de vouloir transférer la souveraineté populaire à des professionnels. Rousseau explique très bien que la souveraineté populaire c’est de l’ordre de la volonté. La volonté ne se transfère pas, ne se délecte pas. On ne peut pas demander aux gens de vouloir à notre place. Mais on peut demander aux autres d’agir à notre place. C’est ce que Rousseau appelle le Contrat Social où chaque groupe humain a choisi et élaboré un système et il peut décider de confier le pouvoir à un seul homme. Reste que la personne élue, ne doit pas exercer un abus de pouvoir. La démocratie vraie, on y a renoncée, parce qu’il y a trop de contraintes matérielles; si tous les citoyens vaquent aux occupations politiques, qui va faire marcher la machine économique?
Selon Athènes, ce sont les métèques et les esclaves.
Parfaitement. Mais c’était un peu gênant. Les Athéniens étaient libres à partir du moment où ils avaient des esclaves. Aujourd’hui on parle d’une démocratie indirecte...
Sauf peut-être la Suisse?
En effet, la Suisse à ma connaissance reste la seule démocratie directe, chaque fois qu’il y a une décision importante à prendre, quand on expose le projet de loi, c’est le peuple suisse dans son ensemble qui prend les décisions. La souveraineté populaire s’exprime d’abord dans la loi. Rousseau l’a bien expliqué, que la démocratie directe peut se réaliser dans un petit pays où on peut se réunir régulièrement sans porter atteinte à la bonne marche de l’économie. Quand on est peu nombreux, chacun peut avoir le sentiment de détenir une parcelle de cette souveraineté populaire. Dans des pays comme les Etats-Unis où il y a 350 millions d’habitants, il y a une telle dilution...
Démocratie et richesse économique.
Athènes n’a pu appliquer la démocratie que parce qu’elle était très riche. Mais cette richesse reposait sur l’impérialisme, sur le fait qu’il y avait beaucoup d’esclaves et des métèques, c’est-à-dire des grecs qui étaient venus s’installer à Athènes pour s’enrichir, mais qui n’avaient aucun droit. La démocratie athénienne était réservée à tous les citoyens, mais la définition du citoyen était très restrictive, parmi à peu près quatre cent mille habitants, il y avait à peu près quarante mille citoyens. Un dixième du pays, et parmi ces quarante mille citoyens, il devait y avoir six mille ou huit mille qui participaient vraiment aux travaux de l’assemblée.
La vraie démocratie est finalement une utopie?
La démocratie pure, celle où tous les citoyens du pays, (en donnant au mot citoyen le sens large et non pas très restrictif), seraient appelés à sa gestion, -au moins aux grandes décisions qui concernent l’avenir du pays-, n’existe pas.
Pour octroyer des aides humanitaires ou économiques aux gouvernements de certains pays pauvres, notamment en Afrique, on leur impose d’appliquer le système de bonne gouvernance ou démocratie...
C’est une ânerie et une fois de plus, nous oublions les leçons de l’Histoire. On avait déjà fait ça en Allemagne, avec la république de Weimar, gouvernée de façon très despotique pendant des siècles. On leur avait imposé une démocratie, ce fut une catastrophe et a conduit Hitler au pouvoir. La démocratie ne peut fonctionner que si les gens y aspirent et ils ne peuvent y aspirer qu’au terme d’un processus, d’une prise de conscience qui passe en particulier par l’éducation, qui se fait sur le long terme. On ne peut pas décréter du jour au lendemain la démocratie. Les pays dominants comme les Etats Unis veulent imposer leur modèle démocratique à des pays qui ne sont pas prêts pour ça. Je pense que c’est une aberration. Ce n’est pas l’application de la démocratie en Irak qui amène les Américains à «coloniser», ce pays, c’est le PÉTROLE.
Démocratie et culture.
Il y a eu des régimes dans l’Antiquité qui étaient très stricts, très rigoureux et même tyranniques et ils ont connu un développement artistique et culturel hors du commun, donc il n’y a pas obligatoirement adéquation entre les deux. Il est évident que la démocratie passe et doit passer par l’amélioration culturelle des masses. A Athènes, on n’était citoyen que si on savait lire, écrire et compter. Les fanatiques se recrutent souvent dans les milieux les plus démunis et où germe l’ignorance. La démocratie favorise la culture. La culture est indispensable à la démocratie.
Propos recueillis par
Ilham Khalifi