Hassan Benjelloun ne veut pas, semble-t-il, tourner la page du passé avant de la lire. Son dernier film» La Chambre noire» qui est une histoire tirée de faits réels et inspirée du livre ”La chambre noire” de Jaouad Mdidech, présente en effet l’état et le constat des libertés publiques que les Marocains ont vécus durant les années soixante et soixante dix: interventionnisme accru de l’Etat qui s’accompagne d’une extension des compétences des pouvoirs publics générant prolifération réglementaire, multiplication des formalités bureaucratiques, généralisation des contrôles...dans le but d’un «assujettissement» de l’individu. Hassan Benjelloun le démontre, dans ce film qui tisse sa trame à Derb Moulay Chérif, un ex-lieu secret de détention politique situé à Hay Mohammadi à Casablanca.
Si on avait, par ailleurs, demandé à Hassan Benjelloun de nous parler du rapport autorité/liberté lors des années soixante et soixante dix, il ne l’aurait certainement pas fait avec autant de talent comme il vient de le faire dans sa derrière réalisation.
Si l’on revient donc à ce film, Kamal et Najat travaillent tous les deux à l’aéroport. Follement amoureux lun de l’autre, ils fondent ensemble de grands projets d’avenir. Malheureusement, le passé d’ancien étudiant marxiste-léniniste rattrape Kamal. Commence alors une longue descente aux enfers : enlèvement, interrogatoires, tortures. Il refuse de charger ses camarades en contrepartie de la clémence promise des pouvoirs publics, voire celle des juges. Vivant dans un environnement largement policier, le jeune Kamal, se trouve enclin à concéder une part substantielle de sa liberté, de ses convictions personnelles et de ses principes au profit d’un ordre sécuritaire bien établi. Prisonnier de l’ordre nécessaire de l’époque, Kamal paye, bien sûr les mains vides mais l’esprit décidé et le coeur plein de courage, le prix de son audace: Torture, emprisonnement, souffrance, exclusion...Et le verdict sera lourd. Une manière selon le réalisateur de ce film de dire à quel point, à un moment du passé du Maroc, l’ordre était fortement préféré à la liberté d’où la perversion de la « fameuse» dialectique ordre/liberté: le premier libérant et la seconde opprimant. On trouve dans ce film, la nature du système éducatif de l’époque, caractérisé lui aussi par l’oppression des élèves dans le but de traumatiser les futures générations dès l’enfance. Or, comme on dit bien chez nous, et excuser la traduction: «c’est bien au premier jour qu’on met les choses au point». Hassan Benjelloun a fait dans ce film un tour d’horizon sur les conditions d’enlèvement forcé et d’incarcération des détenus. Ce film de Hassan Benjelloun rappelle également la pratique appelée grève de la faim que les détenus politiques utilisaient comme moyen d’expression et de pression. Ce sont les partisans du mouvement Ila Amam et leurs amis du groupe appelé «23 mars», qui ont été les premiers à introduire la pratique de la grève de la faim dans les prisons marocaines. Ce procédé n’a jamais été utilisé auparavant, même lors des périodes les plus troubles du Protectorat qui s’étaient soldées par l’emprisonnement d’un grand nombre de militants nationalistes. Le réalisateur a puisé dans toutes ces données pour les marier dans une formule intelligente et efficace. Les prises de vue ont conféré un charme particulier à l’histoire, avec une attention particulière aux paysages urbains de la capitale économique à l’époque. La caméra de Kamal Derkaoui a ainsi saisi des tableaux d’une beauté correcte et le réalisateur a ponctué le tout par la musique de Younes Megri.
Le produit final est un voyage dans le passé et il est beau à voir. Il s’intéresse à des tranches d’âges variées et touche à des sujets toujours d’actualité. Un résultat rendu possible grâce à la participation de jeunes acteurs. C’est rare qu’un casting réunissent autant de valeurs sûres du cinéma marocain. L’on peut dire en général que l’audace et le courage de Hassan Benjelloun sont pour beaucoup dans la sortie honorable de» La chambre noire». Le film est plein de côtés positifs, au point que le spectateur peut fermer les yeux sur quelques petites imperfections au niveau du scénario.
H.Z.
Filmographie
Extrait du parcours cinématographique de Hassan Benjelloun:
À sens unique: court métrage de 18 mn en 16 mm.
“La fête des autres” en 1991: long métrage
«Settat province de l’an 2000” documentaire de 26 mn (prix AVS)
réalisé en 1992
“YARIT ou le temps d’une chanson” en 1994: long métrage
“Les amis d’hier” long métrage 90 mn réalisé en 1997
En1998 “Mon samedi soir” : un court métrage de 20 mn
2000 “Les lèvres du silence” long métrage 90 mn.
2001 “Jugement de femme” long métrage 90 mn
2004 “La chambre noire” long métrage 112 mn