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" Le Lit Conjugal " : fricassée de machos à la sauce Ferreri FAUT VOIR

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Publier le : April 8, 2004

Est-il encore possible de dire qu’on a vu un bon film à la télé, sans paraître complaisant à l’égard de la production nationale ni faire l’apologie du piratage de bouquets satellitaires ? Merci donc aux amis, honorables spectateurs payants de TPS, qui ont permis à l’auteur de ces lignes de savourer, la conscience tranquille, " Le Lit Conjuga l " de Marco Ferreri, diffusé dimanche soir par France 3.
Réalisé en 1963, "Le Lit Conjugal" est une remarquable illustration de ce que le regard d’un cinéaste peut produire de mieux dans le genre “fable réaliste”. On doit précisément à Marco Ferreri, réalisateur italien décédé en 1996, une trentaine de films controversés, "où la satire grinçante et le pessimisme se mêlent à beaucoup d'humour et de tendresse", nous explique-t-on . Après "Le Lit conjugal", Ferreri réalisa "L'Audience" (1971), "La Grande Bouffe" (1973), "Touche pas à la femme blanche" (1973), "La Dernière Femme" (1976), "Rêve de Singe" (1978), "Contes de la folie ordinaire" (1982), "Y'a bon les Blancs" (1987), "La Chair" (1991), "Journal d'un vice" (1993), et "Nitrate d'argent", son dernier film, en 1995.
Des films inclassables, interprétés par une pléiade de stars : Ingrid Thulin, Jean-Francois Stévenin, Michel Piccoli, Christophe Lambert, , Hanna Schygulla, Ornella Muti, Isabelle Huppert, Ben Gazzara, Roberto Benigni Gérard Depardieu, Marcello Mastroianni, Ugo Tognazzi, Claudia Cardinale, Annie Girardot, Marina Vlady, Andrea Ferreol… sont aujourd’hui indissociables de la légende ferrerienne, tant les personnages qu’ils et elles ont incarnés séduisirent le public, impressionnèrent la critique et firent avancer le cinéma.
Difficile en effet, après " Le Lit Conjugal ", d’oublier Ugo Tognazzi et encore moins Marina Vlady, qui composent respectivement Alfonso et Regina, le couple héros du film. Alfonso, la quarantaine, concessionnaire automobile aisé, décide de se marier sur les conseils de son ami prêtre. Il choisit d’épouser Regina, belle bourgeoise croyante. Une fois mariée, la jeune épouse est obsédée par le désir de donner naissance à un fils et révèle un appétit sexuel extraordinaire. Ce qui, à la longue, aura raison de la santé de son mari… Au total, une farce rafraîchissante sur le mythe machiste italien, une lecture décapante de la modernité cléricale et le prix d'interprétation féminine du Festival de Cannes pour Marina Vlady, délicieusement troublante dans son personnage de bourgeoise prude-ardente.
" La vie, disait Ferreri, n’existe pas pour moi en dehors des moments où je réalise un film… "  Pas étonnant que son oeuvre en déborde ! On nous annonce un lit conjugal, nous sommes servis ! Et la progression du film vers l’un de ses morceaux de bravoure, la scène où Alfonso et Regina s’offrent une partie de cache-cache érotique sous les draps conjugaux, vaut largement la contrainte d’une soirée télé. Sans compter les mille et un moments de cinéma qui émaillent ce long-métrage, tourné en noir et blanc et diffusé en VO.
Il n’y a pas que l’amour et le sexe dans la vie, l’amitié ça compte aussi ! L’amitié virile entre célibataires par exemple, que Ferreri met en scène avec la subtilité requise, entre stéréotypes incontournables et nuances de personnalités. Ce qui donne ce dialogue ou Alfonso finit par répondre à son cousin, qui s’étonnait de le voir envisager si vite d’épouser une quasi inconnue : "Parfois on ne connaît pas une femme mais on pressent qu’elle est le don le plus extraordinaire qui soit…"  Et plus tard, lorsqu’il fait à son interlocuteur la confidence du tempérament brûlant de sa jeune épouse et que l’autre s’interroge "Encore une avec un air de sainte Nitouche et qui au lit se révèle une bombe ! Mais comment a-t-elle pu en étant demeurée vierge ?", Alfonso répond sobrement que "l’amour pousse à l’imagination". Comme dirait l’autre, il y a des questions qu’un gentleman ne pose pas et d’autres auxquelles il répond encore moins…
L’Église en prend également pour sa sainteté dans ce film où la farce sait pourtant se faire gentille. Par exemple lorsque Regina présente à Alfonso la relique de Lia, Sainte patronne des jeunes filles depuis que la Sainte Vierge la sauva d’une tentative de viol de la part de deux misérables, en lui faisant illico pousser une barbe épaisse sur le visage, décourageant ainsi les violeurs. Ou encore ce personnage de moine moderniste illuminé, dont les encouragements à jouir de la vie pour mieux préparer la mort sonnent comme des appels à la libération des esprits, par incitation à la réflexion sur le sens de l’existence. On retiendra finalement de ce film la séquence de l’enterrement montée sur un rythme de castagnettes, comme une marche gaie vers la fatalité. Diable de cinéaste, c’est le cas de le dire. Décidément vous nous manquez, monsieur Ferreri !

Par Driss Messaoudi


PS : Essayez les bouquets payants en payant vraiment, ça n’a rien à voir, vous verrez !



 

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