La Nouvelle Tribune : Quel pourrait être le rôle de l’exposition qui se tient actuellement à l’Espace Actua ?
Hamid Triki : C’est avant tout le renforcement des liens de collaborations culturels et sociales entre le Maroc et Al Andalous. Les itinéraires culturels servent à mettre l’accent sur les points communs qui unissent les deux peuples. Un passé commun devrait être le point de départ pour un avenir d’échanges mutuels dans tous les domaines.
Quel serait pour vous le rôle de l’historien en général et avez-vous le sentiment de contribuer à l’évolution de votre société en tant qu’historien?
C’est une question très philosophique, sincèrement je ne me suis jamais posé la question sur mon rôle d’historien au sein de ma société. Plus je plonge dans l’histoire, plus je deviens convaincu et sûr qu’à défaut d’une bonne connaissance de nos racines historiques, il est et serait très difficile de comprendre et d’assimiler beaucoup de phénomènes. Nous sommes, je dirais, à l’aboutissement de quelque chose, il faut bien en connaître, ne serait-ce que le 1er bout. On doit savoir qui nous sommes réellement, ce que nous voulons et ce que nous souhaitons devenir. Le rôle de l’historien dans ce cas là, serait de faire prendre conscience de l’importance de notre patrimoine à tous autant que possible, particulièrement à travers les programmes d’enseignement, redonner une certaine confiance à nous-mêmes par rapport à ce que nous avons été réellement, non pas pour glorifier ce que nous avons été, mais nous comprendre.
Qu’ entendez-vous par «non pas pour glorifier ce que nous avons été»?
Il ne s’agit pas de vanter nos qualités, mais plutôt et surtout de détecter nos défauts pour les corriger. Souvent le Marocain déclare être et avoir toujours été un homme libre. Sincèrement quand on relie notre histoire, l’on se rend compte que cette liberté n’est pas tout à fait vraie. Et tant que l’on continue de se mentir à nous-mêmes, on ne saura jamais ce que nous avons été, ni ce que nous avons vécu, ni comment nous l’avons vécu. Comment parler de liberté tout en pensant avoir toléré les pouvoirs des Caïds? Comment nous sommes-nous soumis et ce pendant des siècles. Un second point très important, c’est que l’espoir est conçu dans la connaissance. Connaître notre patrimoine, c’est une manière de se dire que souvent nous n’avons pas été si mal. A titre d’exemple, quand on pense à ce qu’a été l’organisation administrative, bureaucratique et socio-culturelle d’un empire comme celui des Almohades, il y a lieu de se dire que les marocains ont été capables d’organiser par exemple la logistique au 12ème siècle déjà, pour une armée de plus de 100 mille hommes qui va jusqu’en Tunisie ou à Tolède. Tout cela avait été accompagné d’une technologie de pointe de l’époque, de rigueur que nous sommes en train de perdre. Ce sont ces exemples qui vont nous permettre d’aller de l’avant.
Quel regard portez-vous en tant qu’historien sur le patrimoine national?
C’est avant tout un art de vivre. Une philosophie de la vie. Je n’ai pas à dire que «zellig», est beau, que cette architecture est belle, mais de dire comment nous avons vécus au sein de cette architecture et pourquoi avoir conçu ce genre de cadre et choisi d’y vivre. Notre but ce n’est pas uniquement la contemplation et l’admiration du monument isolé ou des éléments, mais plutôt la compréhension et la connaissance de l’ensemble d’un patrimoine: l’art culinaire, le vestimentaire, l’art militaire, le tapis...Pour comprendre la Koutoubia, je regarde la Géralda à côté et j’essaye de comprendre tout cet art qui est venu d’ailleurs. Comment s’est effectué le mariage entre les différentes cultures? Le patrimoine est pareil à ce plat où se mélangent cannelle, pruneaux , bref ingrédients appartenant à différents peuples. Un plat est un acte de civilisation. Tout cela c’est pour dire que le patrimoine est avant tout un art de vivre.
Que devrait être l’Histoire: celle des peuples, celle des individus ou celle de l’humanité?
Celle de l’humanité. Dans nos recherches historiques, on doit épouser une perspective humanitaire. Il faut considérer l’histoire des autres peuples comme une contribution à l’histoire générale des hommes. L’histoire devrait être celle des hommes et non celle des événements. C’est une quintessence, les moments historiques vécus réellement par les hommes dans leur intégralité à travers toutes les composantes. Cela va de la manière de se vêtir jusqu’à la manière de faire l’amour.
Quels sont les problèmes que vous rencontrez dans vos recherches historiques, question d’objectivité par exemple?
Moi j’adopte une devise qui dit: dans ce domaine qui est celui de l’Histoire, l’imagination vaut la tradition. Quand je n’ai pas la tradition et que je sois suffisamment informé sur tout le pourtour, je peux arriver au centre sans prétention de ma part. Je peux imaginer comment était le centre. Je ne peux pas toujours avoir l’information précise, à défaut d’archives, d’ouvrages...Au niveau de l’exposition, «Maroc, Al Adalus, itinéraires culturels», on a un plat, une jarre, un musicien, une mosquée, un bijou, une sculpture, des monuments. Ce sont là des moments historiques vrais propres au 12ème siècle, en Andalousie comme au Maroc. Il s’agit de remplir le plat pour savoir s’il y avait de la cannelle ou pas.
L’Espagne et le Maroc ont eu et continuent d’avoir des liens culturels, sociales et historique très solides. Mais le niveau culturel en Espagne est beaucoup plus élevé que le niveau culturel national.
Les efforts fournis dans le domaine de l’art et de la culture, ne sont pas les mêmes. En général, il y a un énorme déséquilibre entre les pays du Nord et les pays du Sud, ne serait-ce qu’au niveau du nombre d’alphabétisés, au niveau des actions culturelles menées. Pour le moment, je pense qu’il faut se contenter d’adapter la culture à ce que nous sommes actuellement. Cela doit démarrer je le répète à partir du système d’enseignement. Si nous n’adhérons pas à une vision humanitaire dont je parlais tout à l’heure, aussi bien que la vision spécifique de notre propre histoire, si nous continuons de dire, nous sommes, nous avons été, il est évident que nous ne serons pas et que nous faisons fausse route.
Quel est votre point de vue sur l’explosion du 11 mars 2004 et sur la couverture médiatique qui qualifie tous les Marocains de terroristes?
Tout d’abord, je tiens à condamner l’acte barbare et aveugle du 11 mars qui a causé la mort de plusieurs innocents. Maintenant les journaux sont libres de dire ce qu’ils veulent selon leur appartenance politique ou leur vision des choses. Mais moi, je préfère entendre ce que dit le peuple, ce que pense le citoyen de tel ou tel événement. J’ai une fille qui fait des études à Grenade, on s’est appelé juste après la catastrophe, elle m’a affirmé que les étudiants espagnols sont profondément touchés par la solidarité que leurs ont témoignée les étudiants marocains.
Qui avait été Hamid Triki, avant de devenir historien?
Un amoureux de la littérature.
Si vous n’avez pas été historien qu’auriez-vous aimé devenir?
Historien.
Propos recueillis par
Ilham Khalifi