La Nouvelle Tribune : Vous êtes Directeur de l’Institut Français depuis pratiquement le 1er septembre 2001. Depuis votre arrivée, plusieurs jeunes mères-célibataires ont effectué un passage dans la cafétéria de l’Institut. Parmi elles, plusieurs ont été embauchées à la médiathèque, ou dans des services rattachés à l’Institut. Elles ont également suivi des cours de français gratuitement. Cette action s’inscrit-elle dans la politique culturelle générale des instituts ou émane-t-elle d’une action citoyenne propre à vous?
Jean-François Marguerin : Avant de venir au Maroc, j’avais beaucoup lu sur la culture marocaine, mais aussi les problèmes de société que connaît le Maroc comme d’ailleurs tout pays dans le monde. J’avais été particulièrement attentif à l’expérience conduite par Aïcha Chenna initiatrice de l’Association «Solidarité féminine», visant à sous-protéger des enfants en grand danger et en grande détresse ainsi que leurs mamans. C’est une situation qui ne peut évidement qu’émouvoir. Mais ce qui avait attiré mon attention, c’est que cette association cherchait à insérer socialement ces femmes à partir des métiers de la cuisine et de la restauration pour faire cours. A mon arrivée, je me suis aperçu que la cafétéria fonctionnait très très mal. C’était une caricature de buvette. Je n’entre pas dans les détails. L’Association de Chenna était partante pour gérer la cafétéria. J’ai insisté sur le fait qu’il y ait en permanence quatre jeunes femmes de Solidarité Féminine qui se relayent.
Dans quel sens?
Je voulais que ces femmes puissent partager leur temps entre le travail à la cafétéria, celui effectué au sein de l’Association et un temps pour la formation, en langue. Je ne voulais pas qu’une bonne action finisse par ternir par une suspicion qui risquait d’être perçue comme une exploitation. Le temps passant, un grand nombre de ces mamans ont dû quitter l’association, puisque comme on le sait, il y a une limite d’âge pour les enfants. Et c’est là que c’est terriblement compliqué. Comment au delà du traitement d’urgence, d’une première re-socialisation de ces jeunes femmes, d’un regain de confiance en elles, d’un autre regard porté sur elles que le regard porté dans la rue et qui est loin d’être valorisant, au delà de tout cela, qu’est-ce-qu’on pouvait faire pour qu’elles puissent être insérées dans le marché du travail et leur assurer leur dignité? On a fait en sorte de donner de l’emploi à des jeunes mères qui ont travaillé ici dans le cadre de Solidarité Féminine. C’est très compliqué. Je ne jette la pierre à personne! C’est la vérité des choses. Ces femmes sont-elles en mesure de répondre à des offres d’emploi? Il y a encore beaucoup à faire. Toutes ces jeunes femmes ont passé des moments terribles, des épreuves horribles, elles ont besoin d’oublier ce qu’elles ont vécu, de recouvrer une confiance en elles, d’oser regarder l’avenir, car elles sont surtout dans la gestion de l’immédiat. Ces enfants ce sont des accidents. Ils s’agit pour elles d’accepter leurs enfants. Nous nous considérons comme un partenaire de formation, éducatif, un partenaire attentif à la psychologie de telle ou telle jeune femme. Il s’agit d’offrir à ces femmes une maison dans laquelle elles se sentent chez elles. Elles assistent aux spectacles, aux conférences, aux concerts et ne sont pas cantonnées à la cafétéria.
Pour celles qui sont embauchées à l’Institut, reçoivent-elles des salaires fixes?
Mais bien-entendu. J’ai une attitude très claire là dessus. Si on a embauché certaines, c’est parce qu’il y avait un besoin. Nous faisons en sorte que ces femmes soient correctement payées. Pour ne rien cacher, celle qui travaille à la médiathèque, reçoit une fois et demie le smig net. Je ne voudrais pas qu’elles se disent que ça y est, elles ont assuré leur avenir. Ce que je veux , c’est leur assurer ce minimum de tranquillité d’esprit pour qu’elles osent se projeter dans l’avenir. On les forme en fonction de leur besoin individuel.
L’événement France-expo 2004, les activités culturelles qui visent surtout la promotion de jeunes artistes, la formation artistique de jeunes des quartiers démunis, pour ne retenir que le spectacle de chorégraphie «Aladin à Casablanca. J’aimerais que vous nous parliez de la politique des IF au Maroc en général et l’IF de Casablanca en particulier.
La question est énorme, mais je vais essayer de parler des priorités de travail depuis mon arrivée. Quand je suis arrivé à Casablanca, la première chose qui m’a frappé c’est l’énormité de la ville, la non-unification, l’éclatement, les transports en commun, l’assainissement, bref, une ville dont on voyait bien incontestablement, que c’était difficile pour les hommes, les informations et les messages d’y circuler. Comment se faire entendre? Bien sûr cette maison est bien située dans la ville, il ne reste pas moins vrai que nous ne pouvons compter seulement sur cela. D’où l’idée de ne pas être tout le temps dans l’événementiel. Ce ne serait pas construire véritablement une politique culturelle que d’être toujours dans la succession d’événements séparés les uns des autres. L’idée est que cette maison est ouverte en permanence, il s’y passe toujours quelque chose. Il fallait non pas s’adresser aux mêmes publics mais à des publics différents. On remarque qu’il y a de plus en plus de gens qui, spontanément, répondent à notre appel. Au fond cette maison fonctionne comme un établissement culturel français, je dis bien en France. Autrement dit, c’est une manière de fournir un modèle vivant dont les autorités sont bien obligées de tenir compte.
Dans ce que vous dites, n’y a-t-il pas une idée d’impérialisme?
Absolument pas. Nous sommes un modèle. Notre politique est basée comme je viens de le dire, sur la diversification des publics, sur la permanence et sur une politique tarifaire parfaitement étudiée, de telle sorte qu’elle soit incitative, fidélisant le public. On ne fait pas de grandes manifestations où on invite gratuitement des gens, le meilleur moyen d’ailleurs de ne jamais construire de véritables publics. J’ajouterai une deuxième considération: si je sais ce qu’est le patrimoine culturel français, je ne sais pas ce qu’est la culture contemporaine française. Je sais la façon dont la culture contemporaine se développe en France. Elle est tellement porteuse des métissages et des héritages des populations qui s’y sont installées au fur des siècles. Nous sommes une terre d’immigration. La France aujourd’hui, c’est cette espèce de camaïeu, de choses extrêmement différentes et d’une grande vitalité. La manifestation «Génération urbaine» , prévue pour fin mars, cible des jeunes publics, rassemble des artistes d’origine très différentes, cela va créer de formidables enrichissements et de formidables dynamiques créatives. Il ne faut pas oublier que dans une ville comme Casablanca, avec des quartiers souvent pauvres et massifs, je ne peux pas me résoudre à considérer qu’on ne peut travailler que pour les francophiles de prime abord. Nous avons aussi à travailler autant qu’on le peut à la mesure de nos forces pour l’ensemble de la population de cette ville. D’où le développement d’un travail de décentralisation que l’on opère, de stages, d’ateliers, de bibliothèques itinérantes pour les enfants. Nous voulons soutenir la créativité, soutenir les jeunes qui créent des spectacles vivants. Les artistes ont besoin pour renforcer et faire vivre leurs productions de passer de l’autre côté et d’effectuer des allers-retours entre ici et ailleurs.
Propos recueillis par
Ilham Khalifi