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Bouchaib Habbouli, «La peinture : des fragments de notre culture»

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Il est vrai qu’il arrive un moment où l’on se dit qu’un art, une théorie, une technique, un courant, une mode, sont épuisés, mais voilà que surgit l’oeuvre picturale, authentique du peintre-artiste Bouchaib Habbouli, affirmant que la pensée de l’épuisement, de l’achèvement... n’est que leurre et chimère. Sa nouvelle exposition s’inscrit dans l’inachèvement. Ce sont des figures s’abritant au creux de la mémoire du peintre.
Les «figures-toiles» ou «toiles-figures» de Habbouli, sont une sorte de nébuleuse obscure, aux couleurs sombres au goût de nectar, masquant et protégeant des histoires et des figures de vies humaines, de ceux que le peintre côtoie quotidiennement. Ce sont également des visages  rêvés ou imaginés. Ses toiles, une bougie qui fond au simple contact d’une réalité mensongère.
Ses toiles, il les veut authentiques et épurées. La carrière de Bouchaib a démarré pendant l’Indépendance, précisément au moment où le protectorat avait commencé à installer des maisons de jeunes à Azemmour, ville qui a donné naissance au peintre des figures de la tristesse et de la misère quotidiennes. «J’ai été formé par des étrangers, plus précisément par Mme Brodski. Elle a beaucoup donné à la peinture marocaine». Pour s’imposer dans le monde de la peinture, Habbouli devait d’abord faire face à des parents qui considéraient la peinture comme un péché: «L’énorme contrainte, c’était celle des parents. Il y avait les traditions et la religion». Et c’est au moment où le peintre avait entamé des stages, réussi à avoir son propre matériel et à exposer dans les maisons de jeunes à travers tout le royaume, que tout doucement, l’interdiction s’est estompée.
La peinture de Habbouli a fleuri à l’époque du Cubisme. Et c’est Paul Klee qui a le plus fasciné et influencé Bouchaib. Comme le peintre suisse, il considère l’oeuvre d’art comme un organisme vivant qui suit des étapes de croissance et d’évolution. A ce propos Habbouli dira: «J’ai été influencé et attiré par le peintre suisse Paul Klee. Surtout au niveau de la simplicité du trait, la schématisation de ses paysages.» Au niveau de l’exposition «Figures», Habbouli, le Picasso marocain, l’équarrisseur des formes et des figures, celui qui ne se lasse jamais de reprendre ses oeuvres, de les remodeler, de les «re-façonner», déclare:  «Je ne fais jamais de croquis. Je peins sur papier et non sur toile, car je ne cesse souvent de reprendre mes peintures. Cela fait déjà une vingtaine d’années que je m’intéresse au thème des portraits. Je suis étonné par des peintres qui exposent trois à quatre fois par an. La peinture, c’est la création et la création, c’est le temps, la durée. Pour cette exposition, je me suis dit: pourquoi ne pas reprendre les thèmes classiques (portraits, paysages et natures morte) et essayer de les travailler selon une nouvelle optique. Mon choix est tombé sur la figure. Je ne voudrais pas me vanter, mais j’ai travaillé dur pour donner naissance à cette exposition. Ma technique consiste a passer par de nombreux  exercices et plusieurs épreuves. Je suis celui qui ne fait pas de croquis. Je suis celui qui ne réussit jamais son premier jet. Mes croquis, mes thèmes, je les travaille au niveau de l’imagination. C’est comme une germination psychique qui se concrétise sur l’espace de la toile». Habbouli est un peu le personnage du peintre que Marcel Proust a créé dans «A la Recherche du Temps Perdu» et qui considérait son atelier comme un laboratoire où évolue une peinture en éternelle ébullition.
«Figures», exposition, aux regards angoissants et angoissés, interrogateurs aussi: «Cette exposition est le reflet d’une crise que traverse le Maroc actuellement. On parle de démocratie. Mais on est loin d’être démocrates. Mes figures, débordent de tristesse, de misère. Si on promène notre regard autour de nous, on  verra que la plupart des marocains sont tristes et misérables. Ce sont des citoyens qui ont perdu toute notion d’espoir. C’est cet aspect là qui m’a le plus interpellé. Ceci ne veut pas dire que l’espoir est à jamais enterré». Si les couleurs de Habbouli sont d’une tristesse amère, c’est justement pour accentuer  la misère dans laquelle vit le citoyen: «Les maîtres Impressionnistes et Néo-Impressionnistes, les Nabis ont fait des merveilles en attachant beaucoup d’importance aux choix des couleurs et au travail sur la lumière. Je ne veux pas plaire aux gens ni les impressionner pour qu’ils achètent ma peinture. Ce qui m’intéresse c’est surtout un travail sur l’expression. Je ne veux pas faire beau. Mes couleurs sont souvent amorties. Je ne cherche pas à ce que mes tableaux soient des objets de décoration. Ce sont des fragments de notre culture». Les figures de Bouchaib, sont des iceberg qui se liquéfient, des vies qui, de misère coagulée s’effritent. Habbouli affirme que malheureusement dans notre pays, les pouvoirs publics, ignorent ce qu’est l’Art et la Culture: «Ils sont tout simplement des sécuritaires. Les manifestations culturelles, c’est une apparence et une belle façade derrière lesquelles gît une dure réalité, celle de la misère de la majorité des citoyens».

Ilham Khalifi



 

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