En premier lieu, le plaisir des sens. Le patio est à lui seul le meilleur exposant de tout un art de vivre. C'est à peine donc, qu'il a été retouché. Il réunit les trois matériaux en brut de l'architecture islamique, les trois éléments vitaux : lumière, eau, nature. Rien ne doit dissonner avec le "kharir al-ma'", le murmure de l'eau produit par la fontaine, tant chanté par les poètes de Bagdad ou de Grenade. Si ce n'est, en sous-fond, un peu de musique andalouse. Rien ne doit perturber sa contemplation. Tout juste, dans les loggias latérales, une sérigraphie de la carte de la Méditerranée du géographe al-Idrissi (XII ème siècle), et les photos du minaret de la Mosquée des Oméyyades à Damas, la Tour Hassan de Rabat et la Giralda de Séville, marquent symboliquement les trois pôles de notre triangle.
L'exposition nous ramène aux sources de ce raffinement, au moyen de panneaux explicatifs qui nous content la naissance de la civilisation arabe dans les oasis et sables sillonnés par les caravanes, sa fulgurante expansion des rives de l'Hindus à l'Atlantique, propageant dans le vaste Dar al-Islam la nouvelle foi, une langue unificatrice, un discours poétique, un sentiment spirituel. Incorporant aussi, par son ouverture, les fruits de civilisations avec lesquelles elle entra en contact : Byzance, Perse, Chine... Par cette capacité d'intégration, la civilisation arabe n'était pas un élément étranger à un monde méditerranéen pour lequel s'ouvraient de nouvelles perspectives. Hommes, produits, idées, ont circulé de manière fluide pendant des siècles à travers cette mer intérieure, "du milieu", qui unit l'Orient et l'Occident, l'Europe, l'Afrique et l'Asie.
Ainsi, al-Andalus et le Maghreb formaient un territoire uni -et non séparé- par le Détroit de Gibraltar, comme le démontre le long, complexe et passionnant processus d' interaction culturelle entre les deux rives, dont nous parle essentiellement cette exposition. Les destins croisés des deux rives le sont à l'image de ceux de deux personnages fondamentaux dont l'épopée nous est retracée dans la deuxième salle : Abderrahman Ier (al-Dakhil) et Idriss Ier. Les similitudes dans les itinéraires des deux hommes ne sont peut-être pas si circonstancielles. Les deux ont échappé in extremis à la persécution dont ils étaient l'objet dans leur Orient natal, fuyant tous deux dans des situations rocambolesques, se réfugiant chacun dans un bout de ce Maghreb, fondant à leur compte un nouvel état et une dynastie. Abderrahman prolongera ainsi plusieurs siècles (de 756 à 1031) dans le Bilad al-Andalus, la lignée des Oméyyades, balayée en Orient par les noirs étendards des Abbassides. Installé dans les terres de al-Walili, Idris jette les bases du premier État marocain en 786 et d'une nouvelle capitale : Fès.
Après les Oméyyades et les Idrissides, les dynasties de l'Occident de l'Islam se succèdent et enrichissent le riche héritage venu d'Orient. À la chute du califat de Cordoue, al-Andalus se fragmente au XI ème siècle en une vingtaine de petits états (les Muluk al-Tawa'if). À l'abri de ses brillantes cours de poètes, a perduré, d'une manière parfois affectée, cet exceptionnel état de grâce pour les sciences et les arts qui avait caractérisé le califat oméyyade de Cordoue. Puis, les Almoravides et Almohades ont durant près d'un siècle et demi consacré l'union politique des deux rives, dominant la quasi-totalité du Maghreb (al-Adna, al-Mutawasitt, al-Aqsa, et les territoires d'al-Andalus). Des ruines de l'empire almohade, qui périclite dans les premières décennies du XIII ème siècle, naîtront deux nouveaux états. De ce côté-ci du Détroit, les Mérinides prennent le relais, établissent leur capitale à Fès et introduisent dans ce Maghreb al-Aqsa la tradition orientale des médersas. Au nord, le Royaume de Grenade sera durant 260 ans le dernier réduit de la brillante civilisation d'al-Andalus, qui connaît ses derniers éclats de splendeur, comme en témoignent les palais de l'Alhambra des sultans nasrides, les traités d'agronomie d'un Ibn 'Awwam ou la prose savante d'un Ibn al-Khatib.
Bien des générations après le fath al-Andalus par les armées arabes et berbères de Tariq ibn Ziyad et Moussa ibn Nussayr, la Gharnata des sultans Yusuf Ier ou Muhammad V semble encore toute inspirée du même souffle créateur et intégrateur qui partit d'Orient. On y retrouve une typologie de jardins identique à celle des mythiques palais des Mille et une Nuits des Abbassides, la même passion pour la poésie. La même ferveur de connaissance dans la Madraza Yussufiya que dans la Nizamiya de Bagdad ou la Médersa Bou 'Inaniya de Fès.
Un même univers mental
Ainsi, d'une dynastie à l'autre, d'une ville à l'autre de notre vaste triangle, s'impose la sensation contrastée de féconde diversité et de continuité dans un même univers mental et esthétique. Cela est manifeste à travers la collection des oeuvres exposées ici, provenant d'une quinzaine de musées. Les pièces de Syrie témoignent de la génèse de l'art islamique au temps des Oméyyades, imprégné d'art byzantin et persan. En effet, le Bilad al-Cham, la Grande Syrie, à la veille de la conquête musulmane, se trouvait à la confluence des empires de Byzance et de la Perse Sassanide. Ainsi, les quatre magnifiques bustes de pierre d'hommes et femmes sont tout empreints de classicisme gréco-latin. Les fragments de sculptures avec une gueule de lion ou de bouc, la fresque découvrant le beau visage d'une femme démontrent que l'art figuratif est loin d'être, originellement, un interdit. De ces premiers temps, nous pouvons aussi admirer les panneaux de bois ou de pierre -et un magnifique fragment de mosaïque de la mosquée Oméyyade de Damas - où s'amorce la décoration géométrique, végétale et épigraphique (baptisée "arabesques" d'une manière générique par les écrivains romantiques), qui connaîtra tant de bonheur dans l'art de l'Islam.
Pour cette exposition temporaire, nous pouvons ainsi admirer côte à côte les subtils développements réalisés par les fameux ébénistes de Fès quelques siècles plus tard : le solennel minbar de la médersa Bou Inaniya, d'alambiqués panneaux décoratifs, un plafond, un élément de balustrade, une frise avec inscription coufique. Il nous est aussi donné à voir les évolutions des formes entre le chapiteau de la Cordoue califale, finement taillé au trépan, celui cubique d'un foundouq de la Grenade nasride, ou celui mérinide de la médersa de Chellah, très inspiré des chapiteaux ioniques romains.
Cette même variété dans la continuité est également patente dans les beaux objets de céramique. Les jarres, les plats, les lampes à huile (qandil) nous montrent l'évolution des techniques et des influx. Dans les objets les plus anciens, provenant d'Orient, on peut lire un formidable "syncrétisme" dans le façonnement des pièces. La technique de la "sigillata" romaine est récupérée, des motifs propres à la Perse sassanide sont développés, comme les fleurs de lotus à trois pétales de la cruche de Raqqa en Syrie. On saisit même parfois un symbolisme hérité de la lointaine Chine, comme dans le plat réalisé dans l'Egypte du IX-X ème siècles montrant un lièvre avec le champignon funéraire, rappelant que le passage à l'autre monde doit se faire en accord avec les commandements divins.
Les motifs dévoilent une haute spiritualité dans les objets les plus courants. On représente de manière stylisée et codifiée l'eau et la vie éternelle, la voûte céleste et le paradis, le combattant de la foi symbolisé par un cheval, l'âme du croyant à travers un oiseau. Ainsi, au-delà des techniques et de la chromie utilisés, passant de la "sigillata" à la céramique vernissée, à celle "vert manganèse" dans la Madinat al-Zahra des Oméyyades ou à celle aux reflets dorés du temps des Nasrides, la richesse de la céramique musulmane provient d'abord de ses messages symboliques et spirituels.
Ces constantes sont valables aussi pour les objets de métal, bronze ou laiton, dont l'exposition nous offre un intéressant échantillon : lampes à huile, encensoirs, parfumeurs (témoignant de l'importance du parfum dans la vie sociale et religieuse), marmites. Les deux astrolabes - celui de Ahmad Ibn Saffar est l'horloge solaire la plus ancienne qui soit conservée -, nous rappellent l'essor de l'astronomie et au-delà, des sciences dans notre triangle.
Les voyages de la connaissance
En intégrant et enrichissant avec sagesse les héritages gréco-latin, perse, indien, le monde musulman se trouvait en tête dans le domaine de la connaissance. En ces temps, le savoir circulait de manière fluide entre les rives orientale et occidentale de la Méditerannée, entre les rives d'al-Andalus et celles du Maghreb. Que l'on songe aux traités, manuscrits, idées et doctrines, aux pèlerins, rahhala et érudits, qui ont participé à cette fantastique chaîne de transmission du savoir et d'un art de vivre. L'exposition nous dresse le portrait de douze personnages emblématiques : le musicien Zyriab, le géographe al-Idrissi, la princesse poétesse Wallada, le roi poète al-Mu'tamid, le calife mécène Abu Yusuf Ya'qub, la poétesse ivre de liberté Hafsa Bint al-Rakuniya, le philosophe Ibn Rushd, le botaniste et pharmacologue Ibn al-Baytar, le médecin et penseur juif Ibn Maymoun, le voyageur Ibn Battouta, le père de la sociologie Ibn Khaldoun, le ministre savant Ibn al-Khatib.
Il serait impossible d'énumérer tous les savants de l'époque, mais le catalogue de l'expo se penche, par exemple, sur les nombreux érudits marocains qui ont transmis leur savoir dans la médersa Yusufiya de Grenade : al-Ghafiqi, Ibn Marzuq, al-Muqri, etc.
À leur tour, les villes du Maroc, seront durant ces longs siècles les réceptrices des traditions andalouses, à travers les flux migratoires successifs, dans un sens ou dans l'autre. Que l'on pense à Fès, qui s'enrichit à l'orée du IX ème siècle de l'apport des rabadíes, les insurgés du faubourg de Cordoue chassés par l'émir al-Hakam Ier et qui établissent à Fès leur Rive des Andalous. Citons simplement les philosophes et médecins Ibn Rushd ou Ibn Tufayl, qui travaillent à la cour almohade de Marrakech. Songeons aux manuscrits des savants et érudits andalous conservés dans les bibliothèques du Royaume, aux noubas andalouses maintenues vivantes dans les conservatoires de Tanger ou de Fès, dans l'intimité des patios de Tétouan ou de Salé. L'exposition rend aussi hommage à Rabat, la ville fondée par les Almohades qui accueillit généreusement les Morisques expulsés, et soigne avec orgueil beaucoup des traditions d'al-Andalus, dans la forme des portes de ses maisons, dans les patios, dans les brocards de soie, dans son dialecte, dans les noms de beaucoup de ses familles...
L'Europe, à son tour, puisera dans ce riche patrimoine, à travers, entre autres, les traductions de l'arabe au latin des manuscrits produits dans notre triangle. Au fil de ce travail de la mémoire, à un moment où les multiples apprentis sorciers de la démagogie veulent nous faire croire au choc de civilisation, les pièces exposées dans le palais des Oudayas semblent nous lancer un message : nous sommes les habitants d'un même espace.
Daniel Grammatico
Pour en savoir (beaucoup) plus
La Fondation El Legado Andalusí a publié un catalogue de l'exposition, en espagnol et en arabe. Les thèmes survolés ici sont développés par des historiens et archéologues des deux rives : les relations historiques entre al-Andalus et le Maghreb, les espaces urbains d'Orient et d'Occident, la mémoire andalouse à Salé, la civilisation musulmane, etc.
Cette nouvelle publication vient s'ajouter au livre Itinéraire Culturel des Almoravides et des Almohades, édité en 1999 à l'occasion de l'exposition du même nom célébrée dans le pavillon de la Ménara à Marrakech. Cet ouvrage de 500 pages (en français ou en espagnol), magnifiquement illustré, retrace les routes historiques de la culture entre le Maroc et al-Andalus, au temps où les deux territoires faisaient partie d'un même empire.
Et, comme il est coutume de le dire…disponible dans toutes les bonnes librairies.