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La production marocaine dans le ghetto du guichet unique Le cinéaste Latif Lahlou à cœur ouvert

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La Nouvelle Tribune : Comment s’explique l’intérêt que vous portez au domaine de la production?
Latif Lahlou :
Faire des films, a toujours été une grande passion pour moi. Au Centre Cinématographique Marocain, je faisais des montages de films. Faire des films, ce n’est pas chose aisée. Je ne savais pas comment trouver les moyens. Après les événements de 1972, on voulait me charger de responsabilités administratives, mais je me voyais très mal, assis derrière un bureau. C’est alors que j’ai décidé de créer ma petite société de production. J’ai alors commencé par faire des films publicitaires.

Pourquoi des films publicitaires d’abord?
J’estime que c’est un exercice très important, une étape importante aussi, pour percer le monde de la réalisation. Pour réaliser ces films, il fallait avoir un équipement technique. J’ai donc commencé à acheter des caméras, des projecteurs. J’ai fait un film sur Richmond...J’ai opté pour des formules populaires qui pouvaient accrocher le spectateur. J’ai produit un film assez ambitieux, pour Souheïl Ben Barka, c’était «La guerre des pétroles n’aura pas lieu».

Comment définissez-vous le domaine de la production?
C’est un univers assez vaste et assez compliqué. Comme tous les domaines de la création artistique, si l’on veut exceller, il faut aimer, maîtriser les outils et le langage technique. Pour être un bon producteur, il faut être un bon technicien de film, savoir exactement ce que veut le réalisateur, avoir une connaissance générale, sur les structures juridiques en matière de banques, du domaine du travail, et en matière d’organisation et de la gestion de l’entreprise.    

Comment voyez-vous actuellement, la réalité de la réalisation au niveau national ?
Nous assistons aujourd’hui à un heureux passage du cinéma artisanal à un cinéma préindustriel. Avant, chaque film était une expérience personnelle d’un individu. Chaque réalisateur devait produire lui-même son film. Il n’y avait pas de producteur, pas de moyens, pas de structures...Le réalisateur faisait tout. Aujourd’hui à force de faire des films, de voir comment les choses évoluent ailleurs, on s’aperçoit que les tâches devraient être réparties. Chacun doit remplir la fonction  dans laquelle il excelle. Actuellement, on a des laboratoires, des techniciens qui sont formés sur le tas, par la force des choses, sans vraiment passer par les grandes écoles. Le réalisateur n’est préoccupé que par sa  qualité de réalisateur. Le directeur de la production est dorénavant chargé du travail administratif et économique. Mais on n’est toujours pas vraiment dans l’industrie. Les changements ne sont malheureusement pas accompagnés par une volonté et des moyens. On doit cesser de dire «Il faut que...», c’est une phrase qui ne signifie absolument rien.

Quelles seraient les solutions qui accompagneraient  le changement ?
nous, cinéastes, réalisateurs, producteurs, auteurs, nous proposons des solutions. Pour avancer, on doit revoir toutes les structures administratives, toutes les structures économiques et techniques. Actuellement le Centre cinématographique marocain est en train de changer tout son équipement (Un nouveau laboratoire de développement, de tirage...), des moyens modernes. Tout cela doit correspondre à notre vision des choses et à notre société. On essaye de voir quelles seraient les solutions à proposer pour installer une véritable industrie de production.

Le guichet unique par exemple?
C’est un véritable  problème. La production marocaine est enfermée dans le guichet unique. Nous avons assez de quémander. Nous sommes des artistes, des créateurs, nous faisons un travail nécessaire pour l’évolution de la société. On propose qu’on donne de l’argent à une production, si elle rentabilise, qu’elle rembourse...Le fonds d’aide pour la production sera transformé en une sorte d’avance, comme dans les sociétés. Il faut essayer de trouver d’autres sources de financement, de nouveaux sponsors. Nous voulons associer les communautés urbaines.
Nous pensons adapter des spécificités techniques, à la réalité marocaine. On peut parler par exemple de la «Taxe Schelter», du nom de celui qui l’a crée, appliquée en France, aux États Unis et vient tout juste d’être appliquée en Belgique, il y a à peine trois mois. Vous avez une institution privée qui réalise chaque année, un bénéfice, une banque par exemple. L’État va demander à cette banque d’engager la moitié de cet argent dans la production cinématographique, pendant 5 années, et faire tous les bénéfices possibles sans avoir à payer de taxes. C’est une procédure qui pourrait générer dans le circuit économique, un nombre considérable de millions de dirhams créant de cette manière, un mouvement économique. Le guichet unique, c’est la mort. Il faut que l’on parvienne à créer une véritable vision culturelle.

Vous parliez tout à l’heure du fait que l’on est quotidiennement «agressé» par les images des autres...
En effet, nous sommes 24 h sur 24 h «agressés», je dis bien «agressés» par les images des autres, les regards des autres, les visions, les pensées des autres, et cela malheureusement, désoriente nos enfants, qui n’ont pas encore atteint la maturité suffisante, pour pouvoir déceler le bon produit du mauvais. Même le style de vie  pénètre nos foyers. Je suis violenté dans mon corps, dans mon esprit, par des images qu’on nous impose...Des émissions, genre «Télé Réalité». Pour eux, cela fait partie de la modernité, du concept de la modernité tel qu’il est perçu par les américains ou les occidentaux. Nous avons besoin, certainement de la culture de l’autre, mais je pense qu’il faut d’abord commencer par connaître notre propre culture. Elle est où notre culture, notre patrimoine, on n’en parle pas, on ne le montre pas. On ne sent pas la présence d’une réelle vision, avec une finalité, une stratégie culturelles. Vous savez que certaines villes marocaines sont interdites à la production nationale, c’est aberrant ! Où est la fiction et l’imaginaire marocains

Quelle surprise réservez-vous au public, vous qui êtes un passionné de l’art du cinéma?
Je prépare un téléfilm et un long métrage. J’ai déposé le projet au bureau du fond d’aide. Le thème, concerne le couple dans un cadre purement culturel. Il s’agit d’aller vers l’autre. Je voudrais traiter le problème des couples mixtes, c’est un thème qui n’a jamais été traité au niveau du cinéma national.

Le rôle de la presse dans le domaine de la promotion culturelle de notre pays?
Je pense que la presse et les artistes ont un combat commun. Il s’agit du développement de notre culture. Un journaliste n’est pas un moralisateur. Artistes et journalistes peuvent ne pas être d’accord, mais ce n’est pas une raison pour dégrader et dénigrer un produit culturel. Un film c’est un tout, c’est un contenu et une forme. Il faut que le journaliste possède au moins les outils de base nécessaires pour analyser un film, une ouvre musicale, une pièce de théâtre, une chorégraphie...

Propos recueillis par
 Ilham Khalifi



 

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