| | Articles » Lire, Voir, Entendre | | La mort récolte, mais la plume sème Hommage à Mohamed Choukri |
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Si uniquement, pour écrire, Choukri, tu as existé et mal vécu, ton écriture t’éternisera. Si seuls ta poésie, tes couleurs, ta plume et tes pinceaux, Kacimi, «le ramasseur des algues», «l’accoucheur de la matière», remplissaient ta vie, ton absence sera, couleurs et paroles nomades. Quand Choukri effleurait énergiquement et violemment l’espace violé de la mémoire de son enfance, il en sortait des livres, au goût du «temps des erreurs», au parfum du «Fou de la rose» et au chant du rossignol blanc, véridique et réaliste. Ce qui importait le plus pour Choukri comme pour Kacimi, c’était la magie que pouvait communiquer la chose et non la chose elle-même. Lorsque Choukri retraça l’amertume de la vie des prostituées, des ivrognes, des enfants victimes de pédophilie, dans un langage qui a été taxé de vulgarité par des salafistes intégristes, son but c’était de donner à voir une réalité sans voile ni canevas, une vie toute nue. J’ai rencontré Choukri, le maître de l’autobiographie, il y a de cela trois ans, lors de la signature de son livre «Ghiwayat Acchohrour al Abyade». Je lui ai demandé de m’accorder un entretien. Il m’a répondu qu’il préférait parler arabe dans le but de «dire vrai», avec une gentillesse à peine dévoilée qui était sienne et il s’est hâté de poursuivre: «Je parsèmerai bien entendu l’entretien en arabe avec des graines fleuries sur le sol français». Une belle phrase que j’espère ne pas avoir trahie en la traduisant. Qui mieux que lui a su braver la pauvreté, l’ignorance, la déchéance dans lesquelles il vivait, enfant déshérité, et devenir l’une des figures de proue dans le panthéon de la littérature universelle contemporaine. Il a été traduit dans une trentaine de langues dont l’hébreu. le célèbre Best Seller «le Pain nu» est à l’image de son créateur. Choukri a réussi à briser les chaînes, à détruire les tabous de l’hypocrisie. Il a été grand et ami des grands; Genet, Paul Bowls et Tennessee Williams. Inscrit dans la lignée des poètes maudits, Choukri au regard mélancolique et triste, un sourire plein d’ironie a si bien su parler avec beaucoup d’amertume de toutes les monstruosités de la vie quotidienne. Il n’a pas cessé de relater les bribes et l’histoire inachevée d’une enfance tatouée, ayant goûté à toutes les horreurs que la vie peut offrir. Originaire d’une famille très pauvre du Rif et victime de l’exode rural massif qui frappait alors cette région montagneuse, Choukri s’est installé en 1943 à Tanger, où il a mené une existence de vagabond avant de devenir instituteur. Dans son premier roman connu au niveau international, «Le Pain nu», publié à Paris en 1981 et traduit de l’arabe au français par son compatriote Tahar Ben Jelloun, Choukri raconte ses années d’errance entre drogue, prostitution et homosexualité. Il était resté installé à Tanger dans un modeste appartement. Jusqu’aux dernières années de sa vie, il animait ce qu’on pourrait appeler un salon littéraire autour de sa table réservée au «Négresco», un des «bars américains» les plus réputés de la capitale du détroit de Gibraltar. Le verbe spontané et le ton saccadé, il lâche des mots vifs et tisse des phrases imbriquées dans un rythme où la vérité et le mensonge deviennent de simples figures rhétoriques au service d’un récit chaotique. Dans l’histoire de la littérature interdite et censurée, Le roman de Choukri a presque battu le record. Il avait été interdit en 1983 sur décision du ministre de l’Intérieur d’alors, Driss Basri, suivant les recommandations des Oulemas, théologiens de l’Islam, scandalisés par la crudité, a-t-on dit, des scènes à caractère sexuel qui émaillent ce récit et les références répétées aux narcotiques et l’ l’alcool. Et ce n’est qu’en novembre 2000 que la censure a été levée. Et «Le Pain nu», s’est enfin vu autorisé après 17 ans de bannissement. Dans les écrits de Choukri, la nudité d’un récit ou la dureté des faits n’étaient en rien maquillées, mais simplement montrées telles qu’elles avaient été ressenties et vécues. Enfant, le narrateur subissait, avec le reste de sa famille, la violence sans limites d’un père qui alla jusqu’à tuer un de ses enfants. Plus tard, échoué à Tanger, Choukri connut toutes les dérives d’une existence marginale, conduite dangereusement à travers les écueils auxquels s’expose un être encore fragile, pédophilie, prostitution, viols, drogue, alcool...Le narrateur fait découvrir à son lecteur un monde des plus horribles, non imaginé mais réellement vécu. L’espace est fort présent surtout celui de Tanger. Mohamed Choukri rend compte des fausses splendeurs de la capitale du détroit: misère, faim, bordels sordides, viol et exclusion, tels sont les endroits qui lui ont servi de sources d’inspiration. Description cruelle qui a fait la force de ce roman autobiographique où la diction renverse la fiction. L’enfance de Mohamed Choukri a été vécue au paradis des errants, des marginalisés, la rue. Ce n’est qu’à l’âge de vingt ans que cet auteur autodidacte dira adieu à l’analphabétisme et entamera une vie d’écrivain. Fatalité, le nom de Mohamed Choukri est étroitement lié à son premier roman. «Le Pain Nu». «A chaque aventure de l’écriture, j’en sortais essoufflé», déclarais souvent, Choukri. À l’image de ses écrits, sa vie est pleine de bruit et de fureur. Le passé, même émietté, semble toujours résonner dans sa tête et la parole véhémente l’habite et le meut jusqu’à l’extinction. Mais ceux qui ont choisi de hanter et d’être hantés par le monde de la création, dans nos cœurs et mémoires, jamais ne s’éteindront. Ilham Khalifi
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