La Nouvelle Tribune : Dans votre entourage, on raconte qu'encore enfant, vous vous éleviez déjà contre toutes les formes d'injustice et que les prémices de l'artiste que vous êtes aujourd'hui étaient enracinées au sein même de votre famille.
Ahmed Taib Lalej : C'est un merveilleux voyage que vous me faite faire. Je vous en remercie. Mes parents n'ont jamais pensé à la voie que j'allais emprunter: l'art de la scène. J'ai grandi au Hay Lakhrachfiyyen, derb El Ammam, dans la maison "Dar Lalej". La maison existe toujours. Mon père était négociant en soie.
Vos parents auraient souhaité quoi pour vous?
Ils auraient préféré me voir suivre des cours à la Karaouiyyine, comme d'ailleurs tous les jeunes de ma génération. C'était une fierté et un privilège, le passage par cette université.
Le passage obligatoire, c'était "Lamsid", à l'âge de 4 ans. Le "Fkih", était d'une cruauté impossible. Je n'ai jamais compris pourquoi il me corrigeait souvent. Je n'ai jamais trouvé une bonne explication à cette aversion qu'il me vouait. Peut-être parce que je n'avais pas cette capacité qu'avaient mes camarades d'apprendre le Coran par cœur. J'en ai parlé à mes parents mais en vain. Ils croyaient éperdument à la force du bâton. Ils disaient que la cruauté du Fkih allait être une bénédiction.
J'avais beaucoup de respect pour mon corps et de ce fait, je refusais catégoriquement que l'on me punisse sans raison. Cet événement m'a beaucoup marqué. J'ai décidé de ne plus remettre les pieds au 'Kouttab".
Cette étape de votre vie, a été chantée par El Omari?
J'ai effectivement écrit les paroles d'une chanson où j'ai évoqué mon enfance.
Elles disaient quoi ces paroles?
"Kont Darri Mazal Sghir, Blaâkal manaâraf Ach' Ndir. Ghir bdit N'doui Gelli rit. Chedni wa dani l'msid Ba, w'gali ghir t'chouf lefki w'târfo, sir boss âla tarfo" (J'étais encore enfant. La raison, je ne savais qu'en faire. Dès que j'ai prononcé les premiers mots, mon père m'a pris par la main et m'a emmené au msid, m'ordonnant: dès qu'apparaît le Fkih , tu déposes un baiser sur sa paume ).
Je disais donc que le comportement non justifié du Fkih m'a poussé à afficher une désobéissance "précoce" à mon père et un refus total de l'injustice. Je suis resté emprisonné, dans une chambre, par mon père, pendant trois mois. Seule ma mère avait le droit de me voir et de me nourir. J'ai été soutenu par toute ma famille. Mon père était obligé de faire un choix.
Qu'avez-vous hérité de vos parents?
De mon père; une grande capacité à mémoriser le Coran et "kassaid Al Malhoun". Il apprenait par cœur "Al Ala Al Andalousia" avec ses 55 registres. Ma mère, c'était son intelligence, sa perspicacité et toute cette richesse qu'elle m'a léguée et qui se résume à une pluralité de proverbes, contes, légendes et mythes en plus d'une encyclopédie de poèmes du "Malhoun" ainsi que les poèmes de soufis. Ma mère avait appris par cœur "Al borda", "Al hamzia", "Al monfarija"...Ma mère faisait partie de ces filles qui fréquentaient "Dar Lefkiha". A Fès il y avait, "Lamsid", "Dar lemâlma" et Dar lefkiha". Mohamed Mezgeldi, mon grand ami, a déclaré le jour où il a vu ma mère que cette dernière était une mine d'or de la culture populaire.
On vous considère comme une encyclopédie de proverbes, de contes, de légendes, bref de la culture orale. A part votre mère, quelles sont les autres personnes qui vous ont influencé?
Chaque jeudi, mon père organisait des veillées où on chantait "Al Ala", "Al Amdah Annabaouiyya". Mon enfance a été très marquée par une femme, "Chrifa idrissia", Batoul que son père, par amour pour elle, surnommait, "Lalla Az N'saâ" ou la fierté des dames. Elle nous rendait souvent visite et passait des nuits entières à nous dire des contes. Dans notre maison vivaient ma famille et celles de mes oncles. Imaginez le nombre d'enfant qu'il y avait. J'étais le seul que ces contes ne réussissaient pas à endormir.
L'intérêt pour la narration, vous l'avez également développé à l'atelier de menuiserie, n'est-ce pas?
En effet. Après avoir refusé d'aller au M'sid, mon père a pris la décision de me placer dans un atelier. Comme on dit "Sanâ felyad Hsan Man mal Albo waljed" (Une profession vaut mieux qu'un héritage). A l'atelier, j'ai rencontré Moulay Abdelwahed El Alaoui Rkhaymi. Il avait la manie de raconter des milliers d'histoires tout en travaillant. On disait "Hdith o maghzel". A l'époque, je ne faisais qu'emmagasiner. Je devais avoir 6 ans. A onze ans, j'étais déjà "Mâlem Nejjar".
Avez-vous mis en scène certaines de ces histoires?
Mon théâtre s'est beaucoup imprégné de ces histoires pour ne citer que "Assaâd", "Al Jamal Al Masrouk", "Annachba", "Hlib Addouyouf", Kadi Al Halka"...
A quel âge avez-vous appris à lire et à écrire?
A l'âge de 18 ans grâce à un ami qui étudiait au Lycée Moulay Idriss. Il venait avec d'autres amis goûter le thé parfumé et préparé sur la sciure. Un jour, un étudiant de la Karouiyyine, me traita d'ignorant. Ce comportement m'a fait beaucoup de mal. C'est alors que j'ai décidé de demander au futur médecin Abdelkrim Belghazi de m'apprendre à lire. Je lui ai proposé d'assurer l'achat de ses livres et fournitures scolaires, car il avait des problèmes financiers. C'est ainsi que j'ai commencé à lire grâce à Houcine Lemrini.
Quel est le genre de lecture qui vous séduisait le plus?
Particulièrement, le récit. Le premier livre dévoré, ce sont les Mille et une Nuits. Le récit c'était mon unique hantise. Après, j'ai lu "Al Hilal" de Georges Zaydan. J'ai lu les pièces de Taoufik al Hakim, Abdelkader Al Mazini, Mohamed Sadik Arrifaï, "Al Ayyam" de Taha Houceïn, Molière, Mahmoud Taymour. Ma drogue, c'était la lecture. J'ai commencé deux ans après, à écrire dans la revue "Al Michnaka". A l'époque, je faisais partie du Parti "Achoura". J'ai commencé à adapter Molière, Marivaux.
Votre premier rôle, c'était quoi et quand?
C'était le 12 novembre 1948. J'avais 20 ans . J'ai interprété le rôle d'un serviteur, accidentellement. Je venais de quitter l'atelier de menuiserie à cause d'une pleurésie. Je me suis mis à vendre des légumes. Mes journées étaient partagées en deux: le matin; c'était la vente de légumes et l'après midi c'était la lecture et le théâtre. Le premier rôle, c'était celui d'une servante. La pièce s'intitulait "Bayna Al Amsi wa l'Yawm". Si Taib Idrissi, Speaker à l'époque à la RTM, était le metteur en scène. Après, il y a eu la période de" Rhabat Maâmoura" en 1953. J'ai rencontré feu Si Abdessamad Al Kanfaoui. Il m'a beaucoup aidé et m'a par la suite surnommé "Addakhira Achaâbiyya" (L'encyclopédie populaire). Il y a eu par la suite "Maâlem Azzouz", Ammi Zelt", "Mrid Khatro".
Vos projets?
Je suis en train de finir un livre sur mon enfance que j'ai intitulé "Ayyam Annijara". J'ai parlé de ce passage du menuisier à l'artiste.
Y a-t-il une différence entre l'artiste d'aujourd'hui et celui d'hier?
Autrefois, l'artiste vénérait sa "profession". Il avait beaucoup de respect pour l'art. Il n' y a plus d'altruisme aujourd'hui. Il n'y a que des profit personnels.
Les expressions de politesse, les proverbes qui composaient autrefois le langage quotidien des citoyens, les métaphores...bref, toute la richesse de notre patrimoine est en train de tomber en ruine. Selon vous à quoi est due cette décadence?
Aujourd'hui, seuls "Annakirin" et "AlJahidin", reçoivent des salaires faramineux. Dans certains instituts, on apprend aux jeunes que ceux qui les ont précédés sont de purs ignorants. Se nourrit alors un sentiment de dénigrement des anciens. Moi, quand j'étais gamin, j'embrassais la main des maîtres du Melhoun. On avait du respect pour "Chaykh". Nos ancêtres disaient "Chykh Bla Chaykh, jebho Khali" (Celui qui n'a pas de maître, demeure l'esprit vide).
Propos recueillis par
Ilham Khalifi