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"Cessons de donner à notre public des produits de qualité médiocre" Abdelkader Lotfi

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La Nouvelle Tribune : Abdelkader Lotfi, vous êtes natif d'Essaouira. Vous avez grandi à Casablanca et c'est dans cette même ville que vous avez découvert que vous étiez doué pour le théâtre, la télé et le cinéma.

Abdelkader Lotfi : Je suis né à Essaouira. Mon vrai nom est Abdelkader A'mara de la famille A'mara. J'ai perdu mon père alors que je n'avais qu'un an. Ma mère s'est remariée. Je suis venu à Casablanca à l'âge de 5 ans. J'ai grandi dans l'ancienne médina. J'ai commencé l'école primaire à Essaouira. Je faisais souvent l'école buissonnière. Personne ne me cherchait sauf ma mère. Je faisais des fugues.

A la recherche de quoi ?
A Essaouira il y avait des manoeuvres militaires. on allait chercher les douilles de balles pour les revendre parce qu'elles étaient en plomb. J'ai été placé à l'internat. Un espace que j'ai beaucoup détesté et que souvent je fuyais. J'adorais la plage. j'aimais beaucoup aller voir des films. Je rentrais à l'internat en courant pour ne pas être découvert. Pendant l'été, je travaillais comme cycliste avec un oncle. J'avais un oncle qui détestait me voir habillé en costume européen. Il m'achetait des djellabas. C'était au temps de la colonisation. La géographie, c'était ma matière préférée. En classe, il y avait des élèves algériens. Je me rappelle d'une phrase que je lisais souvent sur le livre de lecture et qui me remplissait de fierté: "Le Maroc est plus grand que l'Algérie et la Tunisie réunies". Et c'était une arme contre mes camardes de classe, les algériens . Parmi les souvenirs qui m'ont marqué, c'était le jour où mon oncle me remit un billet d'argent et me demanda de partager (diviser) cet argent avec mon frère. J'ai déchiré le billet en deux!

Comment s'est fait le passage au monde du théâtre ?
J'ai commencé à faire du théâtre dans les colonies de vacances, grâce à M. Moukhtar El Amdaoui. C'était en 1955. Je devais avoir 7/ 8 ans. Ma première vraie pièce de théâtre, c'était avec Si Omar Al Khatib. J'étais influencé par les grands comédiens de l'époque. Le premier film que j'ai vu portait le titre de "Un jour heureux" de Mohamed Abdelwaheb. Je suis entré sans avoir payé mon ticket, "Salat". J'ai intégré le Conservatoire en 1961. A l'époque, il y avait Taïb Lalej, Taïeb Seddiki. On montait Molière, Corneille, Shekspeare. Je devais avoir 18 ans.

Votre premier rôle ?
C'est un peu difficile de s'en rappeler. Je pense que c'était le bègue.
La principale expérience, c'était, "Masrah Al Houwat", avec Abdeadim Echenaoui. On a joué "Al Gharib"... On a constitué, la troupe des anciens élèves du Conservatoire, qui allait devenir par la suite, "le Théâtre Expérimental". Cette troupe regroupait, Miftah, Salah Eddine, Assad, Saâd Allah...On a monté "Le manteau" de Tchekov.

A quel moment de votre vie d'artiste, vous aviez senti que vous avez réussi à avoir votre propre public?
J'ai toujours aimé interpréter des rôles sérieux. Cela ne veut pas dire que les personnages comiques ne sont pas sérieux. Depuis "Lalla Fatema", je ne suis plus lotfi, mais Jebbour. Je sens que les gens m'aiment bien.

Le rire, en avez-vous une recette qui vous est propre ?
Être sérieux, tout en jouant des situations et des scènes comiques. Être spontané. Faire l'imbécile heureux.

L'expérience du septième art ?
J'ai commencé avec Nabil Lahlou dans le film "Chkerba Kerbal" et avec Latif Lahlou dans "Achobha" (Compromission). Pour ce qui est du cinéma international, j'ai fait "l'Algérie des chimères", avec des français, "Le retour du désert", avec des italiens, "Les milles et une nuits", avec Philippe De Broca, "Soleil", avec Sophia Loren, "La règle de l'homme", avec Virginie Ledoyen, "In chaâ Allah", un film coréen...

Si vous aviez à choisir entre le cinéma et le théâtre, pour lequel des deux genres opteriez-vous ?
Je pense que ce sont deux expériences différentes. Je suis un homme de théâtre, un comédien avant d'être un acteur. Le théâtre est plus captivant, du fait que le comédien entretient un rapport direct avec son public. Il fournit plus d'efforts pour faire passer son jeu et son personnage. L'improvisation lui est permise. Le cinéma, c'est un trac devant la caméra, le théâtre c'est le trac directement devant le public.

Le niveau artistique et esthétique du théâtre marocain est decrescendo. Avant il n' y avait pas de fonds d'aide, ni de statut de l'artiste, cependant, les artistes produisaient, créaient et surtout donnaient le meilleur d'eux-mêmes.
C'est une question de formation du public. Dans l'histoire du théâtre marocain, je me rappelle que dans les années 50, 60, et 70, on présentait au spectateur des pièces classiques de Molière, Racine, Shekspeare, Becket...et le public suivait et appréciait. De nos jours, c'est "Derbouka" qui prend la relève. Le public s'est habitué à un comique populaire pour ne pas le qualifier d'autre chose. C'est un comique qui est loin de ressembler à celui de Bouchaïb El Bidaoui. Le public a besoin de divertissement. Les gens vivent dans la misère, la pauvreté, le chômage. Il y a l'émigration clandestine qui cause la mort de milliers de jeunes...

Au niveau de la télé, les sit'com du mois de Ramadan, en général, est d'un ennui total.
Je pense que les principales raisons de cette détérioration, c'est le manque de créativité et de créateurs. Nous souffrons d'un manque au niveau de l'écriture dramatique. Nous n'avons pas de véritables directeurs de comédiens. On tombe dans la répétition et la redondance. Les programmes télévisuels nous sont imposés. Si vous  ne mangez que des pommes durant toute une semaine, vous allez finir par rejeter ce fruit. Mais on a quand même, des troupes de jeunes comédiens qui commencent à émerger pour ne citer que "Harraz Aouïcha".
Je pense qu'il faut cesser de donner à notre public, des produits de qualité médiocre.

Comment voyez-vous le monde de la presse aujourd'hui ?
Avant, il y avait un nombre très réduit de journaux. les gens lisaient la presse. Maintenant que le nombre de journaux a augmenté, le taux de lecteurs a chuté.

Que pensez-vous de la récente création du Conseil Supérieur de la Communication Audiovisuelle?
C'est un acte très louable. Ce sera un nouveau souffle pour la création culturelle et artistique.

Propos recueillis par
Ilham Khalifi



 

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