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Marcel Khalifa : «On a besoin de liberté et de démocratie» Entretien

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La Nouvelle Tribune :Vous avez chanté « Le pain, le café, la caresse de ma mère, me manquent «, et à la fin de chaque concert, vous êtes ému et souvent aux larmes. C’est évident, l’amour d’une mère, mais le vôtre semble particulier et singulier.
Marcel Khalifa :
Une mère c’est très sacrée. Ma mère c’était mon univers, mon paradis retrouvé. J’ai toujours aimé être avec ma mère. De sa mort, je ne me suis jamais remis. J’ai perdu une dame magnifique, adorable... C’est elle, la première qui a remarqué cette folie que j’avais dans les doigts. Elle me voyait faire des percussions partout. C’est  grâce à elle que mon père m’a offert mon premier oud. Et tout à coup, elle n’était plus là. «Ahinno», c’est un hommage et une reconnaissance à ma mère et à toutes les mères.

Ce n’est pas la première fois que vous composez une musique sans paroles. Vous avez déjà fait un «Duo Oud», vous avez écrit des musiques de films et des musiques de Ballets, vous avez également joué en duo avec votre fils pianiste. Qu’a-t-elle de particulier la nouvelle création, «Takassim»?
Ce que l’on doit retenir, c’est que même en approchant la Kasida, je l’ai approchée en tant que musicien et non en tant que chanteur. Le duo Oud, nous l’avons joué dans plus de soixante villes à travers le monde et cela durant l’année 1996. Il fait partie des compositions qui ont touché à l’excellence. J’ai écrit des musiques de Ballets, de films. C’est peut-être la première fois que ce genre de création musicale se joue  au Maroc. Avec mon fils Rami, 21 ans, c’est une belle expérience. Il a eu son diplôme à  Julia School à New York. Il est très doué, ce n’est pas parce qu’il est mon fils que je dis cela. Pour ce nouveau duo, oud et contrebasse, je dirais que ce n’est pas une improvisation, ce sont des partitions écrites. C’est une nouvelle approche. «Takassim» signifie, des morceaux de musique improvisés. D’ailleurs la musique arabe est  basée sur des «Takasim». Je suis en quête d’une nouvelle manière d’écrire la musique arabe. Takassim, ce sont les couleurs du Liban, du Maroc, de l’Orient de tous ces lieux où j’ai été. Ces couleurs se traduisent en musique. «Takassim» n’est pas un dialogue entre l’Orient et l’Occident. C’est l’Orient dans la musique. Il n’y a pas de musique pure , il y a une interpénétration entre les musiques du monde.

Vous dites que le monde vous semble petit et que c’est grâce à la musique que sa dimension devient incommensurable.
Pour moi la planète terre est un petit village qu’un oiseau réussirait à survoler en quelques jours. pour moi, elle est petite la terre. La musique vous permet d’aller au delà des rythmes de vos pas. Elle vous libère. « Ahinno Ila Khobzi Ommi», c’est cela. C’est le concept humain et universel de la mère. Dans «Takassim», j’ai pu dire tout ce que ma voix n’a pas réussi à traduire avec les mots. Ma musique, je l’ai dédiée à Mahmoud Darouich, à l’Humanité. La musique est un monde plus vaste que les paroles. Les paroles  et les mots limitent et emprisonnent le champ de l’imagination. La musique, c’est un grand voyage, un rêve. Takassim c’est le vol dans le désert. Il vous amène jusqu’à l’Andalousie. Takassim, c’est un cri qui dit non à toutes les médiocrités. C’est cela que traduit ma musique. Je chante l’amour, la paix... Je suis homme et je chante l’Homme. Y a-t-il plus noble que cela?.

En écoutant «Takassim», on retrouve des mélodies de «Ritta». La force de la parole était dans la mélodie et dans le rythme.
Quand je regarde le soleil, ma musique se compose. La musique c’est la couleur d’un pays. Du Pays des hommes. J’ai passé un pont, je ne veux pas retourner et regarder en arrière. J’y ai laissé une partie de moi-même que je ne peux pas nier. Si j’ai chanté ce 14 novembre, «Ommi» et «Ritta», c’est parce que c’est un sentier parmi d’autres qui m’a guidé vers «Takassim».

La politique et le rôle de la culture?
Les discours politiques ne sont et ne seront jamais une victoire sur le plan humain. Regardez ce qui se passe autour de nous et vous constaterez que la politique est un échec. Elle crée des guerres, des animosités. La culture c’est la véritable euphorie de l’Homme et tant que les pays arabes n’auront pas compris cela, on continuera de sombrer dans l’ignorance. La culture, c’est le rêve. Elle est salvatrice. Les pouvoirs arabes créent des prisons au lieu de créer des musées ou des conservatoires. Nous manquons de liberté, de pain et de démocratie. Comment se développer si la moitié des hommes est en prison et que l’autre, qui est dehors, est en train de combattre l’analphabétisme, la pauvreté, et la médiocrité des esprits dérangés. Les gouvernements arabes sont la cause de la colonisation de leurs pays. Les pays du golf ont accepté que des bases militaires américaines soient installées à l’intérieur même du sol arabe. C’était normal que les américains bombardent l’Irak. Je pense qu’il faut oser regarder la misère, les misères, nos misères... 

Votre musique est interdite dans certains pays arabes.
On a cet «Ovni», (la parabole) où on peut tout voir, du porno, de l’érotique, mais on interdit l’entrée de»Ritta». Quand on me censure, ce sont tous les esprits libres qui sont censurés.

Vivez-vous pleinement votre liberté? Autrement dit, la musique vous aide-t-elle à vous libérer?
Oui j’essaye. J’ai été opprimé. Mes travaux ne sont pas disponibles dans tous les marchés arabes. Ma musique c’est une bougie que j’allume au milieu de cette obscurité et de cet obscurantisme. Si on continue de dire «ce n’est rien, c’est pas grave». On n’aura plus d’artistes ni de culture  et certainement plus de civilisation. Je suis contre toutes les formes d’intégrisme, juif, musulman, chrétien... Toutes les formes de fascisme. La religion c’est une civilisation, c’est un massage humain. Toutes les religions chantent l’amour et la fraternité. Aujourd’hui le problème est beaucoup plus politique que religieux.

Takassim est-ce  un résumé de l’existence où on trouve des moments de révolte, de sérénité, de joie, de tristesse... Est-ce des cris étouffés ou des voix éclatées...
On ne peut être ni uniquement un ange ni uniquement un diable. On est les deux à la fois. La vie, c’est des contradictions. Et «Takassim» c’est effectivement cela. Moi je suis sensible, nul, bon...Je suis un être humain et c’est ce mélange qui fait l’être humain. 

C’était plus qu’étonnant. Votre avant-dernier spectacle du vendredi 14 novembre au Complexe Touria Sekkat a démontré  que le public marocain sait écouter et apprécier la bonne musique.
Ce n’est pas facile d’écouter une heure vingt de musique, sans la moindre parole. L’Orient, c’est avant tout des paroles. Nous n’avons pas cette tradition de n’écouter que de la musique. Je suis continuellement affronté à un public. L’avancée de l’homme est très rapide. J’essaye de suivre cette avancée. C’est pour remercier le respect avec lequel on a accueilli ma nouvelle création «Takassim» que j’ai invité mon public à chanter avec moi «Ahinno» et Ritta». Un chant en chœur, une communion, une harmonie qui m’a beaucoup ému. 

Comment avez-vous vécu l’expérience «Takassim»?
La chanson c’est un partage entre musique et mots. Si vous me demandez qui je suis réellement, je répondrai, je suis avant tout un musicien. Cela ne veut pas dire que je ne continuerai pas de chanter. En mélodie ou en mots, c’est toujours l’Amour que je célébrerai. 


Propos recueillis par
Ilham Khalifi



 

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