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Les traits du Soufi

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Les grandes questions philosophiques existentielles (est-ce que la vie a un sens ? pourquoi sommes-nous ici) qui agitent l’homme moderne ont, pour nous autres croyants,  leur réponse dans le Coran sacré : “Je n’ai créé les djinns et les hommes que pour qu’ils M’adorent”.
Ibn Abbas, un des compagnons à qui le Prophète avait reconnu une science fine de l’exégèse explique ce verset : “pour qu’ils M’adorent signifiant pour qu’ils Me connaissent”
C’est de cette connaissance qu’il est fait mention dans le fameux hadith dit de Jibril lorsque l’ange Gabriel interroge le Prophète sur la station de l’Ihssan : “que tu l’adores comme si tu le voyais… ”. Voir dans ce sens signifie connaître
On peut donc définir le soufisme comme la connaissance de Dieu et la voie qui mène à cette connaissance. Le soufi est celui qui a voyagé vers la Connaissance et y reste jusqu’à la mort. Sidi Hamza, le shaykh vivant de la Tarîqa Al-Qâdiriyya Al-Budchîchiyya dit : “Le soufisme c’est l’ancrage (atabat) dans la voie”
Pourquoi cette définition : parce qu’il est possible d’arriver à cette Connaissance et de retourner à l’état zéro, autrement dit à l’état de “non soufi”. Rien n’est acquis avec Dieu. Nous pouvons mourir en n’étant plus disciples. On peut donc comprendre qu’il ne faut pas s’attacher à cette histoire de stations spirituelles car on peut être ravalé au point zéro quelle que soit “la station” qu’on est supposé avoir atteint.
Je retiendrai aujourd’hui deux spécificités majeures de l’aspirant au soufisme (le mutassawif) : avoir un shaykh et adorer Dieu pour Dieu.

1)  Avoir un shaykh
La différence essentielle entre le soufi (ou plutôt le mutassawif) et celui qui ne l’est pas, c’est cette question d’éducation spirituelle. Nous partageons avec l’ensemble des croyants les actes d’adoration mais ce qui nous différencie (la seule différence) c’est que nous avons un shaykh (un guide spirituel) et qu’eux ne l’ont pas, soit parce qu’ils ne l’ont pas encore rencontré soit parce qu’ils n’en éprouvent pas le besoin. Cette notion de besoin est importante. Il va de soi que nous ne sommes pas tous égaux en termes de besoin spirituel. C’est un peu comme l’appétit sauf qu’il s’agit ici d’un appétit spirituel. Le grand Ibn Khaldoun a répondu à cette question dans “Shîfa al-sâ’il li-tahdîb al-masâ ‘il”. Si le croyant a pour objectif, pour besoin, la recherche de la connaissance (des choses divines) par la levée du voile,“le recours à un maître authentique est plus que nécessaire, au point même que la démarche serait impossible sans lui”.Le premier niveau de cette levée des voiles est la prise de conscience de nos défauts. Le soufi Ibn Ata Allah, auteur des célèbres Hikam, dit : “Observer les défauts cachés en toi, vaut mieux pour toi qu’épier les mystères qui te sont masqués”.
 Si en revanche le besoin, la motivation est la recherche du salut sans plus alors “le recours au maître relève simplement du plus parfait et du plus convenable”
Mais me direz-vous, pourquoi l’éducateur a-t-il autant d’importance ? Parce qu’autrement les actes d’adoration n’occasionneront que fatigue et peine ou au mieux orgueil et autosatisfaction démesurée. Comment transformer cette fatigue en plaisir, cet orgueil en humilité : réponse : le shaykh éducateur spirituel.
J’ai rencontré un jour quelqu’un qui m’a dit : “j’ai prié pendant  vingt cinq ans mais j’étais la proie de wassawis (pensées adventices), j’ai fini par arrêter la prière”. S’il avait un shaykh, celui-ci l’aurait aidé à traverser ce “cap difficile”, un peu comme un navigateur expérimenté qui connaît les écueils du voyage en mer et qui saura les faire éviter au nouveau navire.
Comment en même temps adorer et être détaché par rapport à ses actes d’adoration ? Ceci n’est pas facile. Le soufi Ibn Ata Allah dit : Désobéissance engendrant humilité et indigence vaut mieux qu’obéissance inspirant fierté et orgueil”.
J’ai eu aussi l’occasion de rencontrer un jour un homme qui me disait : “je multiplie sans cesse les prières pour réaliser mon vœux le plus cher : “voir en songe le Prophète”. Cet homme recherchait finalement une récompense à ces efforts et non l’objectif ultime ? Ce type d’homme n’a donc pas besoin de shaykh ! Sidi Hamza répète à ces disciples : “Adorez Dieu sans conditions” (bi dûni shurût) et il ajoute “Et s’il vous arrivait, sur votre itinéraire, des grâces que vous n’auriez pas recherchées, ne vous arrêtez à aucune d’entre elles !”
Le disciple qui s’attache aux visions et aux contemplations a perdu le sens de la quête. Sidi Hamza dit : “combien de disciples ont vu, contemplé des prodiges ? Où sont-ils maintenant ?”
Seul le disciple qui a un shaykh peut voyager à travers les trois stations de la foi : l’Islam, l’Iman, l’Ihssan…. . Rappelons que selon la définition que le Prophète (sur lui  la paix et la grâce de Dieu) a donnée à l’Ange Gabriel venu l’interroger (cf. Hadith dit de Jibril) : l’Islam est que tu témoignes qu’il n’est pas de divinité si ce n’est Allâh et que Muhammad est l’Envoyé d’Allâh ; que tu accomplisses la prière ; verses la zakât [impôt légal] ; jeûnes le mois de Ramadan et effectues le pèlerinage vers la Maison Sacrée si tu en as la possibilité, Al Iman c’est, de croire en Allâh, en Ses Anges, en Ses Livres, en Ses Apôtres, au Jour Dernier et de croire dans le Destin imparti pour le Bien et le Mal”, Al-Ihsân c’est que tu adores Allâh comme si tu Le voyais car si tu ne Le vois pas, certes, Lui te voit”. (…)
On a jamais su, ou lu dans un livre que quelqu’un a pu faire ce voyage sans la présence d’un guide, d’un shaykh….. C’est-à-dire que quelqu’un a pu se vanter d’être arrivé seul (sans l’aide d’un guide) à intérioriser en même temps ces trois niveaux de la foi.

2)  L’adoration exclusive
Le soufi est celui qui adore Dieu pour Dieu. Pour revenir à cette notion de besoin dont on parlait plus haut, on dira que son besoin est dénué de tout intérêt.  J’adore Dieu  parce qu’Il me l’a demandé (Ce que tu peux lui demander de mieux, c’est ce qu’Il demande de toi” nous dit Ibn Ata Allah), parce qu’Il m’a dit de l’adorer. Je l’adore par désir de Sa face. Je n’attends rien en retour ni récompense, ni paradis…A maintes reprise, le Coran s’adresse à cette catégorie de croyants dont le besoin est juste Dieu : “Demeure ferme en la compagnie de ceux qui, matin et soir, invoquent leur Seigneur par désir de Sa Face. Que tes yeux ne se détachent pas d’eux en convoitant le clinquant de la vie de ce monde. N’obéis pas à celui dont nous avons rendu le cœur insouciant envers notre Rappel, à celui qui se laisse conduire par ses passions et qui se montre négligent dans son comportement ” (18, 28). Les soufis ont exprimé cette adoration et cet amour pur à l’image par exemple d’une Râbi’a al-‘Adawiya (8ème siècle de l’ère chrétienne) : “O mon Dieu, si je T’adore par crainte de l’enfer, brûle-moi en enfer, et si je T’adore par espoir du paradis, exclus moi du paradis ; mais si je T’adore uniquement pour Toi-même, ne me prive pas de Ta beauté”. Qu’on ne comprenne pas que mes propos visent à dire qu’il n’est pas honnête d’adorer Dieu dans l’espoir du paradis. Cela est parfaitement légal puisque Dieu en fait un motif louable d’adoration mais il faut bien comprendre que certains croyants ont une autre aspiration, plus élevée sans doute, que le Coran sacré mentionne. Ce sont ces gens qu’on appelle soufis.

Mohamed Dachmi*
*Universitaire



 

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