«Je suis moi-même originaire de la région. Dans l’histoire du Maroc, Sijelmassa était un pôle d’attraction économique et culturel. C’était aussi une force religieuse. La région du Tafilalet a subi une forte désertification. Le festival n’était qu’un prétexte pour faire redorer et rehausser le patrimoine de cette région. On a opté pour un festival de musique, étant conscient que seule la musique pouvait sensibiliser et aller au delà des différences et des frontières», a déclaré à La Nouvelle Tribune, M. Hassan Aourid, Porte-Parole du Palais Royal.
Pour Laïla Ayachi, Présidente du Festival des Musiques du Désert: «Sur un plan historique, la région du Tafilalet est considérée comme la porte du Sahara marocain. C’est le symbole de la bravoure, la foi et le courage. Économiquement, la région pourrait être une terre fertile pour les investisseurs avertis et enfin culturellement, cette partie du Maroc est riche d’un patrimoine musical diversifié et rare. Il fallait donc trouver le moyen adéquat de faire rejaillir toute cette beauté cachée au fond du désert et ce fut le Festival»
Si se tait le Désert, c’est la Vie elle-même qui s’anéantit, parce que le Désert est le chant même de la Vie et que la Vie est ce grain de sable que le souffle de la flûte, le pincement du luth emporte et enfouit.
Durant trois lunes et trois soleils, le sable doré des Dunes de Merzouga, les habitants de Rissani, d’Erfoud et régions, Ksar Al Fida, un site féerique, récemment restauré, une mémoire qui redessine et repeint les portes du Sahara, ont vibré aux rythmes des tombours, tam-tam, bendir, flûte, guitare, luth, youyous, mélodies et chants puisés dans les traditions les plus profondes du Sahara. Une vingtaine de troupes, marocaines et étrangères ont été invitées pour célébrer la Première Edition du Festival des Musiques du Désert. Durant trois lunes et trois soleils, des chants, des danses empruntant leur majesté, leur grâce au mouvement du vent transportant les grains de sable, pollens de la vie, à travers Espace et Temps, leurs sons aux bruits des palmiers, de l’eau éclaboussant les pétales endormies des roses par un doux soleil, dorées.
Durant trois lunes et trois soleils, on a chanté et clamé la Paix (Bandouli, en malien), l’Amour, La Femme (Wayboro, en malien), la Tolérance, l’Entraide, la Bonté... bref la Beauté, sans jamais se lasser. Le Festival aurait été le lieu privilégié d’une sorte de communion, de communication. Une voix, des voix mélodieuses, au goût des dattes mielleuses, se sont élevées, Celles des femmes du Guedra Bab Sahra, Mamar Kassey, Saïd Chraïbi, Cheikh Tidane Sack, et surtout celle de Bali Outhmani, l’algérien, pour chanter dans toutes les langues: «Toi désert, compagnon de ma vie, toi désert le plus cher des amis, et la danse du vent qui jaillit est pareille à la plus belle mélodie».
Il naît meurt puis renaît sans cesse dans l’esprit des hommes . Éternelle Beauté....
Peut-être pour commencer, recommencer , faut-il revenir au désert, lieu de tous les commencements au pays de l’atemporel, l’invariable où la Beauté naît de la rencontre rituelle de la lumière et du sable, essence même de la Vie. Et chaque grain de sable que fait bouger le souffle de vent se fraye un nouveau chemin, guide les égarés. Désert déroutant mais oh combien fascinant! Le sable dans son glissement fluide. Simultanéité du passé, du présent et de l’avenir. Magie du vent qui creuse des plis. Désert de mémoire et mémoire du désert. Qui a dit que le désert n’avait pas de mémoire? Toutes ces voix qui se sont élevées au milieu des Dunes de Merzouga d’une pureté et d’une sincérité, l’on affirmé. Dans sa nudité, le danseur fige des mouvement agiles, avec des déhanchements magiques. Et des voix pareilles à des plaintes ininterrompues de pleureuses, oscillent entre ce qui a été et ce qui sera. Le festival dialoguant avec le Désert, a inauguré l’Histoire et inscrit sa mémoire dans l’inachèvement.
Des spectateurs venus de partout, des médias nationaux et internationaux, fixant sur leurs caméras, peignant sur leurs toiles la brune beauté, ont célébré le Désert et les hommes du Désert.
Il y a eu certes des cars enlisés dans le sable, en pleine nuit, transportant «les pauvres» de la presse, des dossiers de presse non retrouvés, des horaires non respectés, des programmes qui ont sauté... Un premier accouchement dans la douleur et la joie, avec 10 000 spectateurs, ce n’est nullement le fruit d’un hasard. Mais l’important c’est que le Désert a été dans la fierté et la dignité, célébré par le Festival des Musiques du Désert et qu’un SOS contre la désertification a été lancé.
Ilham Khalifi
Ils ont dit
La Nouvelle Tribune : Comment avec un regard d’occidental qui ne peut être que bénéfique certainement, vous avez réussi à diriger artistiquement le Festival des Musiques du Désert?
William Perkins : j’ai eu la chance de m’occuper de la direction artistique du Festival. C’est intéressant de faire un festival avec une cause, puisqu’il s’agit d’aider une région à être plus connue avec une volonté de mettre en avant les valeurs culturels et géographiques du désert.
Pour vous, où réside l’originalité de ce festival ?
Ce qui fait la valeur et l’originalité du Festival des Musiques du Désert, c’est le fait qu’il soit organisé dans le désert. C’est un challenge et un pari et un défi que Laïla Layachi, Présidente, nous a demandé à tous de relever et on l’a suivie, parce qu’elle était déterminée et qu’elle n’a en aucun moment fléchi ou renoncé. Derrière elle, il y avait une équipe très engagée. On avait tous les moyens humains à notre disposition. J’ai vu des personnes vraiment engagées. C’est extraordinaire. J’ai rarement vu ça et je pense que cela correspond à cette espèce de simplicité de la région, des gens qui sont de grands bosseurs. Face aux difficultés de la région, la désertification, un lieu de vie et de survie pour certains, les gens n’ont pas renoncé. Le désert c’est quelque chose à la fois admirable mais extrêmement violent, d’une douce violence je dirais.
Croyez vous que ce festival pourrait sauver la région ou au moins la faire connaître?
Certainement. Le tourisme pourrait créer des emplois, faire connaître la région, à condition bien sûr que ce tourisme soit à l’image de ces lieux saints et purs qui ne doivent pas être envahis par n’importe qui. Il ne faut pas que cette région soit abandonnée à des opérateurs de masse et que l’on se retrouve avec des milliers de cars qui viennent polluer le désert . Ce désert doit rester pur.
Avez-vous été libre quant au choix de votre vision esthétique?
On nous a laissé une assez belle liberté. La présidente nous a dit qu’elle voulait quelque chose de beau et de diffèrent. On a eu la chance d’avoir des lieux qui permettent non pas de faire simplement une succession de musiciens, mais aussi organiser des rencontres. Quand on voit le Kser d’Al Fida qui a été entièrement restauré comme un petit bijou dans le désert...
On nous a laissé la liberté de mettre en avant le patrimoine culturel de la région. Un patrimoine qui va de la préhistoire jusqu’à aujourd’hui. Cette région regorge d’objets d’art, de tapis, de pièces de monnaie, de faucilles incontournables qui sont un héritage très riche et très diversifié. C’est dans ce sens qu’un musée éphémère a été créé. Nous avons été assistés et aidés par les habitants de la région à la fois en témoignage qu’en aide technique parce qu’ils connaissent la pierre, ils savent tailler... Je crois que ce festival s’est fait avec l’aide de la population locale de Rissani.
Quelles sont les difficultés rencontrées ?
Déjà organiser un festival qui va se clôturer dans le désert avec un bivouac...vu le nombre de personnes qui vont être présents, c’est assez extraordinaire. Faire jouer des troupes qui viennent du monde entier dans le désert à une heure précise à la minute près, c’est encore une fois exceptionnel, mais surtout faire rencontrer des gens sur des dunes, je trouve ça très poétique et très authentique, très pur. C’est pas facile mais on l’a fait. On a invité un artiste, jean Rikel, un non voyant, très sensible mais qui voit plus loin que nous. Il peut composer à distance en communiquant à distance et lors de ce festival il va rencontrer des gens qu’il n’a jamais rencontrés qu’à travers le système informatique ou le téléphone et il va composer avec eux.
Au niveau de la réalisation scénographie, vous avez essayé de rester fidèle à la notion de désert, éclairage, musique de fond...
Je suis content que tout cela soit vu par les spectateurs. Notre métier doit réussir à faire naître beaucoup d’émotions. un Festival ce n’est pas uniquement un enchaînement de musiciens, c’est une ambiance, c’est un parcours initiatique, on doit expliquer par des moyens esthétiques et artistiques ce qui fait la musique du désert, pourquoi des musiciens viennent de si loin d’un désert qui est le leur pour jouer dans le désert de l’autre.
Lors des concerts, des proverbes genres «Zin La zine Laf’âl», ont été projetés sur les murs de Ksar Al Fida...
Pour le choix des proverbes on a travaillé avec les conseillers culturels régionaux. C’était une manière de faire découvrir aux gens du nord les pensées du sud. Quand on parle de beauté profonde, on parle précisément du désert. Chaque grain de sable compte, car ce sont ces grains de sables réunis qui font le désert et on a essayé d’apporter notre propre grain de sable.
Peut-on dire que le festival a été un moment de recueillement?
Parfaitement et surtout pour les amoureux de la musique du désert. Il est important d’offrir un bijou mais il faut toujours mettre une belle boîte autour. Je pense qu’on a traité ce festival comme un petit bijou.
Quelle est la sagesse que vous avez pu tirer de ce festival?
On a célébré le désert mais surtout célébré un peuple formidable. On n’a pas menti au désert. On n’a pas déçu le désert. Il n’y a pas eu de dépenses excessives, il n’y a pas eu de limousines... on a fait tout avec les petits grains de sable du désert. Ce que j’ai retenu, c’est que l’eau est importante. Je garde en mémoire des enfants qui ont des sourires immenses.
La Nouvelle Tribune : Qu’est ce qui fait la spécificité de votre troupe?
Association Gnaoua Khamlia : Nous faisons partie de Kiyadat Taouss Rissani. Nous sommes originaires du Soudan. Nous célébrons dans nos chansons la naissance du prophète, nous louons la bonté de Dieu...Nous avons participé pour la première fois au Festival d’Emilchil.
Vous m’avez parlé d’un Moussem que vous organisez chaque année. En quoi ce moussem est-il original ?
Nous votons chaque année pour un Raïss qui prend les rênes durant toute une année. On fait une tournée au niveau des villages avoisinants. On ramasse de l’argent, du sucre, tout, quoi; une manière de faire l’aumône à une différence près, c’est que cet argent sert à organiser une grande fête où tous les villageois seront conviés. On prépare du couscous, on égorge «D’bayeh»...
Que vous a rapporté le Festival des Musiques du désert?
Grâce aux médias, on a réussi à faire parler de nous dans notre pays et au delà des frontières. Nous avons pu rencontrer d’autres musiciens venant du monde entier.
La Nouvelle Tribune : Qu’est ce que vous pouvez nous dire sur votre participation au festival?
Mamar Kassey (Niger) : Nous avons été considérablement invités. cette participation me permettra de connaître cette région du Maroc, sa culture, ses traditions et surtout sa musique.
Êtes-vous un véritable nomade?
Je suis berger et je suis nomade. Je suis originaire de Téra. Je connais donc le désert.
Qu’est ce qui fait la différence entre une musique née et développée au sein du désert et les autres genres de musique?
Les musiques du désert racontent les vents qui soufflent, le bruit des petits arbres, ils font de la musique aussi, le bruit des grains de sable. Dans le désert tout est musique. Dans cette immensité, on imagine des univers, on rêve de continents, on pense à la neige, à l’océan..., et on crée à partir de cette imagination, on écrit des poèmes, on compose des musiques...La musique du désert vous pousse à réfléchir, à penser au vrai sens de la vie.
Votre concert a été très émouvant et surtout sincère. Qu’avez-vous chanté?
J’ai chanté la Paix, la Femme, la Tolérance, la Générosité, la Fraternité...
Quelle est la portée symbolique de tous ces termes au féminins?
la Paix c’est le temps des rebellions. Il y a beaucoup de problèmes dans notre pays et pour calmer ces rebellions il faut chanter. Ceux qui se considèrent comme les protecteurs de l’Islam ne donnent pas à la femme sa liberté. Il y a des femmes chez nous qui n’ont même pas le droit de sortir de chez elles. Je trouve que cela n’a rien à voir avec l’Islam, c’est une dictature. La Femme c’est la mère de l’Humanité. C’est elle qui souffre pour donner naissance à un enfant... Et on ose insulter cette femme là...
Les guerres, pourquoi on se bat. Les politiciens ne font que mentir et faire des promesses jamais tenues.
Comment dans votre langue dit-on Paix et Femme?
Femme c’est Wayboro et Paix c’est Bandouli
La Nouvelle Tribune : Présentez-vous et dites-nous comment vous avez vécu l’aventure du Festival des Musiques du Désert?
Outhmani Moubarek Bali : Je suis Outhmani Moubarek Bali, né en 1953, le 17 mai à Chinget, la frontière de l’extrême sud d’Algérie. Je suis auteur, compositeur et musicien. Ce groupe est composé de plusieurs membres de ma famille. Il y a ma maman, mes nièces, mes sœurs, mes neveux. On est né dans la musique. Moi j’essaye de faire connaître cette tradition qui consiste chez les Touareg à ce que seules les femmes jouent d’un instrument à corde et chantent.
Que représente pour vous le désert?
Certaines personnes considèrent le désert comme un néant vide et aride, alors que le désert est vivant et en mouvement permanent. L’endroit d’où je viens est d’une culture très riche. Il y a des peintures rupestres et des gravures qui datent de 20 mille ans avant Jésus-Christ. Il y a une vie si forte et si intense.
Quel est le secret de cette poésie que vous dégagez dans votre discussion, dans votre vie de tous les jours?
C’est inné chez nous. La solitude du désert nous pousse à chercher un moyen de distraction et il n’y a pas mieux que la poésie. Elle raconte notre vie et la fixe dans le temps. Dans le désert on chantonne, on fredonne et les mélodies sortent si belles et si fluides parce que sincères. On prend tout notre temps. Dans le désert il y a une beauté cachée. Un grain de sable est beau, c’est un cristal de roche. Et c’est cette petite dimension de l’être humain face à l’immensité du désert, qui fait sa grandeur. Le désert donne naissance à des artistes qui parviennent à se retrouver, à s’orienter sans aucun repère apparent.
Propos recueillis par
Ilham Khalifi