La Nouvelle Tribune : Ton premier long métrage «Tayf Nizar», a certes été une grande réussite, bien qu’il ait été tourné dans des conditions un peu délicates (pas de fonds d’aide...). «La symphonie Marocaine» par contre a reçu un fonds d’aide de 2,7 millions de DH et 600 mille Dh de 2M, ce qui est toujours loin d’être suffisant et pourtant le tournage a eu lieu.
Kamal kamal, réalisateur : C’est vrai que pour ce film on a eu le fonds d’aide et la coproduction de 2M, mais le film reste plus grand que le budget.
On a essayé de forcer les portes pour faire quelque chose de relativement grandiose par rapport aux productions nationales.
Cela était un peu difficile. Pour hisser le drapeau du cinéma marocain, je pense qu’il faut faire les choses gratuitement et gracieusement...!
Où réside l’originalité de ce nouveau film?
C’est un film qui reflète un peu ma vision des choses, de la vie. Je suis dérangé quand on parle des différences entre les gens, des religions, des nationalités... Je trouve qu’on est tous pareils au fond.
Ce sont les pensées idéologiques qui font naître des différences mensongères entres les êtres humains, les guerres, les intolérances, les rancunes... On demande aux soldats de tuer une nationalité différente de la sienne et non un être humain.
Est-ce un cri contre l’intolérance et la haine entre les hommes, les guerres... que tu lances à travers ton film?
Tout à fait. Je pense que c’est le rôle du cinéma. C’est cette qualité d’universalisme que j’essaye de reproduire à travers mes films. C’est l’idéal des Marocains. Le Maroc est un pays qui refuse toute idée de guerre et de terrorisme. Nous les marocains, nous ne sommes pas des inventeurs-nés, mais on a une culture basée sur l’amour, l’hospitalité...On a Marrakech. Les gens viennent à Marrakech pour y éprouver du bonheur. En tant que Marocains, nous essayons de servir l’humanité avec ce qu’on a: notre cuisine, nos costumes, nos traditions, notre patrimoine et le film est effectivement basé sur cela. On essaye de servir l’autre avec les moyens de bord. C’est pour cette raison que les «clochards» dans le film créent une symphonie. Ce qui est beau chez les artistes c’est qu’ils donnent du plaisir aux autres.
Comment se fait-il que ce soit des marginalisés qui vont donner du plaisir et rendre les autres heureux?
En tant qu’arabes et en tant que tiers- mondistes, nous sommes marginalisés. Le film se déroule dans un cimetière de trains. Et le train c’est la continuité de la vie, cependant ces trains se sont arrêtés et la vie avec. On dit des arabes qu’ils n’ont pas un rôle prépondérant dans la société humaine en général.
Tu joues le rôle de maestro dans ce film, tu es le compositeur, le scénariste, le réalisateur... Mais quel serait ton véritable rôle dans la vie?Je suis un être humain, qui essaye de laisser une petite trace derrière lui. Je voudrais pouvoir servir les gens comme ils m’ont servi, ne serait-ce qu’avec un film qui leur donnerait, je l’espère, une petite émotion.
Est-ce la première fois que tu travailles avec Kamal Kamal?
Younès Megri : On a travaillé ensemble au niveau de la chanson, il y a quelques années. C’est la première fois que je tourne avec lui. C’est une expérience assez nouvelle pour moi. J’ai apprécié le scénario. J’ai beaucoup aimé le personnage, le décor... J’ai donc accepté de faire le premier rôle dans le film.
Tu choisis tes rôles par conviction ou par obligation?
Il faut qu’il y ait des affinités entre le personnage et moi. Si le scénario ne m’interpelle pas, je ne prends pas le rôle. Il m’arrive de choisir un rôle parce que j’admire le réalisateur.
Le nouveau film de Kamal, «La Symphonie Marocaine», est une nouvelle expérience, une nouvelle aventure aussi. Comment tu as vécu cette nouvelle aventure à ses côtés, côté direction d’acteurs?
Le casting était assez intéressant; le fait de jouer pour la première fois avec des comédiens avec lesquels je n’avais encore jamais joué, c’est une nouvelle vision, une nouvelle approche, une nouvelle famille. Kamal est vraiment très doué, côté direction d’acteurs. Grâce à Tayeb Alaoui, nous avons pu évoluer dans un décor vraiment pittoresque. C’était une ferraille qui inspirait énormément. C’est une nouvelle expérience dans le sens où Hamid possédait un seul bras, c’était un défi de pouvoir monter sur une moto, courir, voler un accordéon...
Que représente pour toi cette Symphonie Marocaine?
énormément. C’est l’histoire de gens qui essayent de s’en sortir, d’échapper à leur situation de marginalisés et je pense que le personnage de Hamid joue dans ce film le rôle de catalyseur. Il essaye d’insuffler un peu d’espoir. Finalement c’est la réalité de notre Maroc. Le Maroc est un pays qui n’est pas riche. Il n’est riche que par sa culture, son patrimoine.
Que signifie pour toi la marginalisation, en général, comment est-elle vécue et perçue dans notre pays et qu’en est-il du film?
Je pense qu’il existe deux sortes de marginalisation : Une marginalisation réfléchie et voulue et c’est le cas des intellectuels, des grands penseurs déçus par et dans leurs sociétés. On parle aussi de la marginalisation forcée et imposée et c’est le cas de ces personnages qui se sont rencontrés dans cette ferraille. Ils essayent de sortir de leur misère. Seul l’espoir en une vie meilleure les anime et les encourage à transformer leur vie, à créer une belle symphonie.
Un acteur, c’est aussi un brin de savoir et de bagage intellectuel. Qu’en pense Younès?
Je suis tout à fait d’accord. Sinon comment on peut comprendre son rôle. Il faut avoir un minimum de culture. S’il n’y a pas l’école, il y a les journaux, les livres; les tables rondes, les rencontres... Tout cela est trop enrichissant. Un artiste d’une manière générale, doit être cultivé. Le public attend toujours quelque chose de nouveau de la part de l’artiste.
Comment Younès, tu décris la situation de l’artiste actuellement?
Je la vois mal déjà chez les professionnels qui ne respectent pas l’Art comme il se doit. Je trouve par contre, que le public respecte beaucoup plus l’artiste, le vrai, que le professionnel faux. Dans certaines productions, on ne donne aucune importance aux acteurs mais seulement aux réalisateurs, alors qu’une création, c’est un travail d’équipe. Quand je parle du public, j’entends par là des citoyens qui viennent te féliciter, t’embrasser, t’encourager... On sent une sorte de considération et de reconnaissance aussi, dans le regard du public.
Penses-tu Younès que des festivals comme ceux du film de Marrakech, de Tétouan ou encore celui d’Oujda, puissent être un moyen de promotion pour le film marocain?
Absolument. Un festival c’est un marché, c’est un échange. C’est l’occasion pour les films marocains de se faire connaître à l’étranger.
c’est aussi une manière de promouvoir les acteurs marocains...
Vous êtes acteur, musicien, compositeur, chanteur... mais qui est réellement Younès?
Je suis un grand timide. J’appartiens à une famille où l’Art est une tradition, une foi... Je suis très naturel, je suis beaucoup plus proche de la nature, je suis loin de la société. J’adore me baigner, j’adore le jardinage...
Vous avez déjà travaillé avec Kamal Kamal dans son premier long métrage, «Tayf Nizar» où vous aviez assuré le rôle d’un inspecteur de police, un rôle très diffèrent de celui que vous interprétez dans « La Symphonie Marocaine». C’est très enrichissant ces changements fréquents de rôles dans la carrière d’un acteur?
Abdellah El Amrani : Parfaitement d’accord avec vous. C’est aussi une manière de ne pas rester éternellement figé dans des archétypes. Le public aime connaître les différentes facettes de l’acteur, ses limites, sa capacité à pouvoir incarner plusieurs rôles. Le personnage du maestro, un homme assez âgé avec une main tremblotante, dans «Symphonie Marocaine», m’a demandé beaucoup d’efforts. Un mois tout entier, rien que pour apprendre la gestualité du personnage.
Il fallait voir une cassette vidéo tout en écoutant la musique du film. Kamal est un jeune réalisateur qui a vraiment réussi à diriger ses acteurs avec beaucoup de sérieux.
Comment avez-vous trouvé le scénario?
Il est très bien écrit, très bien ficelé. Je pense que ce film sera très différent de tous les films qui ont été réalisés jusqu’à présent.
Je suis fier de dire que nous avons aujourd’hui de très bons scénaristes.
Quel est le thème principal de «La Symphonie Marocaine»?
C’est un film «humain». Il parle d’une couche sociale qui s’est trouvée marginalisée sans le vouloir. Ce sont des hommes qui pourraient devenir des acteurs potentiels sociaux et économiques. Il suffirait de leur fournir les moyens nécessaires pour qu’ils puissent aller de l’avant. Dans le film, ce sont ces gens qui vivent en marge de la société qui ont réussi à créer la Symphonie Marocaine.
C’est une façon de dire au public que les tiers-mondistes sont également des gens qui savent apprécier les belles choses, la musique et surtout l’Art en général.
Franchement je trouve que Kamal a réussi à écrire un très bon scénario, une très belle musique et un très beau dialogue.
Quelles sont vos impressions sur le film «La Symphonie Marocaine»?
Omar Azouzi : Mon rôle est celui d’un Général.
Tout d’abord le film a été tourné dans un «cimetière de trains». C’est très symbolique. Cela renvoie au train de la vie qui s’est arrêté. Il s’agit aussi de l’histoire de Hamid, un soldat très courageux ayant perdu sa main pendant une opération militaire en Israël. Pour lui, tous les êtres humains se ressemblent lorsqu’ils ne réfléchissent pas.
Le film retrace également l’idée de la tolérance, à travers le personnage de la femme juive, Rebeca. La création de la symphonie est une volonté de la part de tous les marginalisés dans le film, de vouloir immortaliser leurs noms et leur passage sur terre moyennant une œuvre musicale. Et ce sont ces idées si nobles, si humaines qui nous ont amenés à participer à cette création.
Propos recueillis par
Ilham Khalifi