Cet article montre que l’esprit de générosité ne se décrète pas. En déséquilibrant le rapport corps/esprit, la société moderne a contribué à endurcir nos cœurs. La vigilance s’impose. L’éducation spirituelle soufie peut aider à nous retrouver, retrouver cet état qui a toujours été le nôtre : la générosité...
Un sociologue français disait un jour qu’on ne changeait pas une société par décret. On pourrait le paraphraser pour dire que la générosité (qui est l’essence même de toute solidarité) ne se décrète pas. Il ne suffit pas de lancer des slogans pour dire “soyons tous solidaires” pour l’être réellement, de manière permanente …. sans devoir s’inscrire dans une mode dictée par l’engouement du moment.
Il y certaines personnes qui ont cette qualité, d’autres moins et d’autres pas du tout. C’est une affaire de “trajectoire éducationnelle” ou pour parler le langage spirituel : une grâce.
Il est vrai que parmi les spécificités des sociétés dites de tradition, pour reprendre une formule anthropologique, il y a cette présence, plus qu’ailleurs, de réseaux de solidarité efficaces qui pallient l’absence de l’État. Dans les sociétés avancées, la solidarité est d’abord institutionnalisée dans le sens où l’État a une tradition de soutien et de prise en charge des populations. Il n’y a qu’à penser au modèle suédois ou encore français dont le système de protection sociale est envié par tous les pays du monde…
On sait d’un point de vue économique que les effets sociaux dramatiques des réformes libérales (ajustement structurel) menées au Maroc et dans d’autres pays d’Afrique dans les années 80 et 90 ont été amortis grâce à l’existence de réseaux de solidarité (la famille en est un) qui ont réussi à prendre en charge les démunis, les chômeurs, les affamés… Que seraient devenues ces sociétés si elles avaient été seulement individualistes ? Sans doute seraient-elles engagées aujourd’hui dans une tempête dont nul ne pourrait prévoir l’évolution…
Mais cette vision quelque peu angélique doit être nuancée. La société marocaine n’est plus ce qu’elle était… Pareilles à toutes les sociétés en transition, elle connaît des changements socioculturels qui bouleversent ces fondements séculaires. La mondialisation et l’avènement d’une société urbaine de consommation ont provoqué des mutations importantes dans les modes de vie et les mentalités. De nouveaux besoins s’expriment, exacerbés par des modèles culturels agressifs qui ont envahi les foyers via les chaînes satellites. Désormais, il faut posséder comme le voisin ou davantage encore. Une nouvelle ère s’est mise en place. On imite, on rivalise en biens et en richesses, on convoite le prestige, le pouvoir, quitte même à sacrifier l’autre sur son passage…, même le monde rural n’est plus à l’abri de ces changements…
Les valeurs de compassion, de générosité, de don de soi qui font partie de notre patrimoine spirituel sont devenues lettre morte même si ça et là il y a encore des poches d’espoir… La matérialité a déséquilibré le rapport corps/esprit, la conscience spirituelle autrement dit finalement la finalité de notre existence. Alors que la religion doit apporter à l’homme la conscience réelle de qu’il est, elle n’est plus au contraire qu’un ensemble de dogmes vidés de leur substance, une écorce sans noyau.
C’est à des périodes historiques de ce type (même si celle que nous vivons est sans précédent), que des hommes et des femmes ont voulu aller à contre sens d’une tendance qu’ils considèrent comme la négation même de leur conviction, de leur foi. Ce sont ces gens qu’on a appelé soufis ou aspirants au soufisme. Il ne s’agit pas dans leur esprit de construire un être nouveau sur le modèle de certaines utopies mais de redevenir tout simplement eux-mêmes. Le chemin soufi c’est celui du retour : retourner d’un état où le monde et ses mirages nous retiennent captifs à un état originel libéré de toutes les attaches matérielles, où l’homme retrouve son emprise sur l’égo. Cet égo qui a fini par ne laisser dans le cœur de l’homme aucune place à l’autre qui souffre, qui a faim, qui peine...
L’éducation spirituelle soufie vise à libérer l’égo de ces attaches, pour faire rayonner dans le cœur la fraternité, la compassion, l’amour… Sidi Hamza, le shaykh vivant la Tarîqa Al-Qâdiriyya Al-Budchîchiyya répondait un jour à un disciple qui s’émerveillait de la fraternité et de la solidarité qui liaient les premiers musulmans : “Au temps du Prophète, la relation qui existait entre les Compagnons, cette fraternité qui prédominait, le partage qu’ils faisaient de toutes choses, la préférence qu’ils donnaient aux autres sur eux-mêmes, cet esprit de sacrifice, tout cela trouvait son origine dans l’Amour (al-mahabba). Sans cet mahabba, rien de tout cela n’aurait pu s’accomplir. Le Prophète était le moteur de cet Amour… ”
Si les mutations sociales et culturelles impliquées par l’avènement d’une modernité mal maîtrisée ont contribué à endurcir et à fossiliser le cœur de l’homme, il est possible grâce à l’enseignement vivant d’un maître authentique de faire éclater cette carapace. Rien n’est perdu ainsi que l’exprime le Coran sacré : “… vos cœurs se sont endurcis. Ils sont comme la pierre ou plus durs encore, car il y a des pierres d’où jaillissent des ruisseaux, d’autres se fendent pour qu’en surgisse l’eau, d’autres s’affaissent par crainte de Dieu… (Cor 2, 74).
Le shaykh Sidi Hamza dit : “Ne se souvient pas de Dieu celui qui ne s’oublie pas lui-même”. On pourrait se risquer à ajouter “et ne s’oublie pas soi-même celui qui ne pense pas à l’autre, qui ne lui tend pas la main…. ” N’est-ce pas finalement cette vérité que nous rappelle de tout temps cette parole de notre bien-aimé Prophète ? “Aucun d’entre vous n’est véritable croyant, tant qu’il n’aimera pas pour son frère ce qu’il aime pour lui-même”.
Il est remarquable qu’il puisse exister encore dans ce pays des hommes qui ont pour mission d’aider leur semblable à vaincre leur égo, à résister à l’agression de la matérialité et de l’individualisme qu’elle induit. Si on peut parler d’une personnalité culturelle marocaine authentique c’est bien celle qui est exprimée par ces hommes et femmes exceptionnels à l’image d’un Sidi Abbas Sebti (l’un des sept patrons de Marrakech) qui enseignait que le grand secret c’est de donner. Plus on donne, plus on a de la puissance sur les hommes et les éléments; car le complet détachement est la seule possession véritable.
Ce saint homme avait pour habitude de ne manger qu’après avoir constaté que tout le monde était rassasié, sinon, il donnait sa part de nourriture et restait à jeun. On lit dans sa biographie qu’un soir “il sentit le froid et demanda qu’on le couvrît. On ajouta couvertures sur couvertures sans résultat. Alors il se leva et frappa à la porte de ses voisins. On mit longtemps à lui ouvrir. Il demanda pourquoi. “C’est, répondirent les gens que nos vêtements ont été mouillés et que nous les faisions sécher”. Il dit : “c’est pour cela que le froid me terrassait”, et il leur fit apporter ses couvertures. Puis il revint à son lit et se couvrit de l’étoffe habituelle sans avoir froid. (in E. Dermenghem, Vie des saints musulmans)
Un autre soir, sa famille lui apporta son souper mais il ne put manger. “Sans doute, dit-il, y a-t-il parmi vous quelqu’un qui n’a pas mangé. C’est pour cela que je n’ai pas faim”. Tous affirmèrent avoir dîné. On fouilla la maison et ses dépendances et l’on trouva près de la porte une pauvre femme affamée. Aboû’l ‘Abbas lui donna à manger et lui fit préparer un lit pour dormir”.
Le grand philosophe andalou Averroès fit le déplacement jusqu’à Marrakech juste pour le rencontrer. Il le décrivit ainsi : “J’ai rencontré un homme pour qui l’existence n’a d’autre base que la générosité”.
D’autres hommes ont également forcé l’admiration de leurs contemporains tels un Sidi Ali al-Qâdiri, arrière grand-père de Sidi Hamza et qui, à l’occasion d’une terrible famine qui frappa durement la région d’accueil des Qâdiri, les Beni Snassen, fut appelé “Boudchîch” en reconnaissance pour la tchicha (sorte d’orge concassé) qu’on servait aux affamés venus se réfugier dans sa zâwiya de Taghjirt.
Redevenir ce que nous sommes c’est-à-dire généreux, solidaires, c’est finalement cela le grand défi. L’histoire des saints de ce pays est là pour nous le rappeler. Leur mission a toujours été de faire “nager à contre-courant” ceux et celles dont l’aspiration spirituelle était élevée.
Dans ce sens, l’école a un rôle fondamental à jouer. L’éducation islamique qui est enseignée devrait puiser dans l’histoire de notre patrimoine spirituel pour réactiver ces valeurs, montrer qu’il y a d’autres modèles de vertu que ceux incarnés par les stars du show business, à un moment où nos enfants, eux aussi, succombent au chant des sirènes, ce chant fascinant qui incite à la course aux biens, à l’argent sans effort, à l’égoïsme…
Par Rachid Hamimaz
Universitaire