Actualité | Economie | Entreprise | Finance | Grand Public | Lire, Voir, Entendre

Rechercher :
  
Edition


Administration
Articles » Lire, Voir, Entendre
Tazi, à la recherche de la pureté Jarat Abi Moussa ou la prière rogatoire

Auteur :
Publier le : May 8, 2003

La Nouvelle Tribune : Votre dernier film, «Les Voisines d’Abou Moussa», aurait pu être une sorte de succession de belles toiles picturales, empruntées à l’art figuratif, mais grâce aux techniques cinématographiques, vous avez réussi à animer esthétiquement ce mouvement figé.
Mohamed Abderrahmane Tazi :
  C’est exact. Ce sont en effet, deux arts différents, mais qui se marient parfaitement bien. C’est vrai que j’ai fait une recherche pour pouvoir créer une atmosphère propre à l’époque du 14ème siècle, au niveau des couleurs, des costumes, des choix, des paysages aussi. C’est un travail gigantesque. Il fallait trouver le décor adéquat où je pouvais diriger et faire émouvoir les acteurs.  

Pourquoi avoir choisi de réaliser votre film à partir d’une période, quand même assez éloignée de notre époque: le 14ème siècle?
C’est un choix. Et c’est toujours très délicat de faire une adaptation pour le grand écran, à partir d’une œuvre écrite. Il y a toujours cette référence littéraire par rapport au roman. Il y avait déjà cette difficulté d’aborder un roman. Je pense que pour relater une société actuelle, on a besoin d’un peu de recul pour voir que, d’abord il y a des choses qui se répètent et que l’on retrouve presque au niveau de toutes les époques, à savoir ce rapport avec le pouvoir, celui du ministre, du conseiller, du gouverneur, du sultan, la religion, les catastrophes naturelles, l’injustice, la misère... Tout ces thèmes sont d’une constance...! Je peux dire que ce film  relate aussi bien la réalité propre au 14 ème, que celle propre à la fin du 19ème siècle où l’esclavagisme, existait encore...C’est vrai qu’il y a un recul dans le temps, néanmoins la similitude est là.

Vous avez tenté de traiter le thème de l’injustice dans la société, Mais sans vraiment aller en profondeur?
Ce qui m’intéressait le plus c’était le parcours de cette servante, Chama, qui vivait dans le foyer d’un cadi, qui, subitement, va devenir une des suites de la reine, et puis la chute. Elle va aboutir dans une caravane-ferraille, habitat des prostituées, mais vraiment tout ce qui est rejeté par cette société marchande, aristocratique ou bourgeoise...

Mais c’était le propre choix de Chama. Elle n’y a pas été obligée ?
Tout à fait. Il y avait quelque chose en elle qui la préservait contre ce monde de la chute, de la délinquance. D’abord sa forte relation spirituelle avec le sage de la grotte, un lien un peu magique, surnaturel et puis sa foi si grande et si forte.

Comment s’explique cet accent mis sur le choix des costumes aux niveaux couleurs, coupes ..., à tel point que la fiction a été souvent reléguée au second plan? D’ailleurs c’est ce qui a le plus séduit la plupart des spectateurs.
Il y a certainement un perfectionnisme volontaire de ma part en ce qui concerne les accessoires, les objets et pas seulement les costumes. Dans mon esprit il y a un patrimoine qu’il faut rehausser. D’ailleurs c’est une constance au niveau de tous mes films. Je tiens à garder sur pellicule des objets propres à notre culture, à notre patrimoine et qui font notre identité. Dans une époque ou la mondialisation est devenue monnaie courante, des touristes, des collectionneurs sont en train de s’accaparer de nos richesses.

Que répondre à ceux qui disent que votre film, Jarat Abi Moussa est une véritable œuvre à portée touristique?
Si ce film peut participer à relancer, au niveau touristique , l’image de notre pays, je ne peux que m’en réjouir. Mais en tout cas, ce n’est pas un produit folklorique.

Quelle est l’importance de la séquence de la mer, une mer agitée,  sorte de refrain qui se répétait tout au long du film, donnant ainsi l’impression qu’un événement est en train de se préparer? La prière rogatoire a lieu vers la fin du film, sur cette même plage, toujours agitée?
 Pourquoi nous n’avons pas de Musée. Parce que dans notre culture, rien ne doit être pérennisé; «Al bakao li Allah». Et donc cette mer, un refrain comme vous dites, semble par la force de ses vagues déchaînées, balayer tout. Tout est amené à disparaître. Ce personnage qui semble vivre en déphasage par rapport au monde; d’ailleurs il ne parle jamais. Sa relation avec le monde, c’est cette grotte, c’est son passage sur terre, son aide offerte à tout ceux qui en ont besoin...Je pense aussi que cette image de la mer c’est une part de notre enfance; lorsque nos grands-mères racontaient les contes des fleuves, de Chama, de Jermoun... et c’est un rituel qui a tendance à disparaître. J’essaie de fixer une partie de mon enfance où je passais des nuits entières à écouter des contes. La mer, c’est cette voix qui narre le passé, le présent et le futur. Quand on est sincère ou qu’on tente de rapporter quelque chose qu’on a vécu véritablement ou qui correspond  un peu à notre imaginaire...

Justement, vous parlez de sincérité. Quelle est la part de sincérité dans votre film?
Je crois qu’elle est présente de la première minute à la 108ème minute du film. Cette sincérité de pouvoir transposer à partir d’un roman, certaines choses que je ressens, certaines choses que j’ai dépassées,  ajoutées, ôtées...Par exemple au niveau de la dernière séquence, dans le roman, c’est le sage qui va aller chercher les femmes pour la prière rogatoire, moi j’estimais que ces femmes bien qu’elles baignent dans la débauche, ont réussi, malgré cela à garder une part de pureté, d’innocence et de sincérité, un fort esprit de sauver cette ville qui sombre dans l’injustice, la débauche, la sécheresse... Sécheresse aussi des cœurs...

Les Voisines d’Abou Moussa, deux univers tout à fait contradictoires, vous avez pourtant réussi à les rapprocher ...
Ce qui les rapproche, c’est qu’ils sont des marginales. Les femmes de «mauvaises réputation» aussi bien que le saint, trouvent leur place au foundok. On n’est pas uniquement marginalisé, rejeté parce qu’on sombre dans la débauche, mais on peut également se retrouver en marge de la société parce qu’on est sincère, dévot, pieux...Parce qu’on ne répond pas à l’image que la société taille pour nous...

Pourquoi avoir opté pour la technique numérique?
C’est un film qui n’a pas reçu d’aide étrangère. Il a été fait entièrement par le financement marocain, et surtout par la collaboration d’un certain nombre d’amis, ou d’institutions..., et donc pour réaliser le film à la manière classique, il aurait fallu au moins avoir le double du budget, au moins, (rire).

Propos recueillis par
Ilham Khalifi



 

Hebdomadaire marocain paraissant le jeudi - Directeur de la publication: Fahd Yata 320 BD Zerktouni, angle rue Bouardel - Casablanca - Maroc
Tel : +212 (0) 22 42 46 70 (7 lignes groupées) | Fax : +212 (0) 22 20 00 31
eMail :  
courrier@lanouvelletribune.com | www.lanouvelletribune.com