La Nouvelle Tribune : Vous êtes pédiatre, historien de l’art, auteur d’une vingtaine d’ouvrages, photographe..., mais en vous, sans aucun doute, continuent de sommeiller l’enfant de 7/9 ans qui apprenait le Coran du matin au soir, Fès et le grand père cadi...bref des souvenirs cajolant encore votre mémoire...On souhaiterait entendre la voix de cet enfant.
Mohamed Sijelmassi : Ah...! Quelle émotion. Je vous remercie de me faire revivre ces moments de mon enfance. Je me revois au Msid, assis à même le sol avec mes camarades, le crâne rasé. Seule une petite queue de cheveu ornait nos têtes. C’était à Kenitra où je suis né. J’étais avec mon grand-père, cadi à l’époque et très conservateur.
Vint plus tard la période de l’école Douha à Fès, vers les années 40. Un souvenir me revient à l’instant. C’est étonnant! J’étais en 6ème. On devait écrire une rédaction dans laquelle il fallait raconter ce qui nous était arrivé de beau dans notre vie. Ce que j’avais raconté dans la rédaction avait réellement eu lieu. J’avais volé un oeuf dans une épicerie (rire). J’avais des remords. Le prof, m’a félicité en m’annonçant que ma rédaction était excellente. J’ai dit que ce que je racontais était vrai, mais le prof ne voulait pas me croire, car pour lui, un Marocain ne peut pas avoir le courage de dire la vérité. Et c’est à cette époque que j’ai ressenti la brimade de l’étranger. D’où cette volonté de mettre en valeur notre culture. Je rejetais cette colonisation de l’esprit. Je me suis dit; c’est bien de connaître cette culture, mais en face il y a la nôtre aussi.
Vous grandissez, comme vous venez de le dire, avec cette idée que l’autre, le colonisateur, tente par tous les moyens d’étouffer notre culture. Il va y avoir le départ pour la France pour des études universitaires, l’Agronomie en l’occurrence, puis la bifurcation vers la médecine, avec toujours cette forte envie de pénétrer le domaine de l’art.
Effectivement, j’avais opté au début pour des études en agronomie, mais une fois en France; la médecine (pédiatrie) m’a beaucoup séduit et puis j’adorais le monde des enfants, plein d’innocence et de spontanéité. Cependant mes études ne m’ont pas empêché d’approcher le monde des arts, de la civilisation, des livres. Pour me perfectionner, j’ai dû m’inscrire dans des cours du soir sur l’art à la Sorbonne. Je voulais éduquer mon regard. J’ai accompagné les artistes marocains pendant une longue période. Je me suis trouvé petit à petit noyé par enchantement dans l’art. Et je crois que je suis le premier, pas seulement marocain, mais arabe à avoir écrit un livre d’art répondant aux critères des livres d’art écrits par des occidentaux.
Quel sentiment éprouvez-vous, sachant que vos ouvrages sont une référence pour les étudiants qui prêchent dans le domaine de l’art?
Je me dis que finalement, cet amour pour l’art, le fait d’avoir consacré une partie de ma vie à fouiner dans l’univers des arts, ce n’était pas une perte de temps. Je n’ai pas été égoïste en voulant m’accaparer une partie de ce fleuve du savoir. J’ai su partager. C’est une manière propre à moi de faire de la politique...
Vous dites souvent que le fait de chercher à préserver, revaloriser, le patrimoine, est un acte politiquement engagé.
Tout à fait.
Vous êtes en train d’achever votre dernier ouvrage, que vous avez choisi d’intituler «Casablanca que j’aime». Par rapport aux ouvrages déjà existants et qui mettent en valeur la capitale économique, qu’est-ce qui fait la spécificité du vôtre?
La plupart mettent l’accent sur l’architecture de Casablanca. Mais cette architecture coloniale raconte certes une histoire. Et c’est surtout la vie de la ville à travers l’histoire qui m’intéresse. C’est un ouvrage de réflexion. Je voudrais que les casablancais réapprennent à aimer leur ville. Derrière le bruit, la saleté, il y a une âme qu’il faut chercher à reconquérir. Je tente de ressusciter l’ancienne médina, avec sa vie quotidienne, avec plein de photos...
Et c’est pour bientôt ?
Il faut que je trouve un sponsor...(rire)
Pouvez-vous donner à la génération future une recette pour gérer le temps, car vous le faites merveilleusement bien...
Je pense qu’il faut d’abord aimer ce qu’on fait. Il ne faut pas qu’une chose se fasse au détriment de l’autre. entre midi et 3 heures, je rédige des articles sur la médecine, uniquement. Il y a la vie de famille, que je ne néglige pas, je l’espère. Apparemment non (rire). Il y a aussi un temps réservé pour la lecture. Allongé, je trouve beaucoup de plaisir à réfléchir sur un problème d’ordre politique, artistique, culturel, après, je peux passer à la rédaction...
Vous venez de recevoir la Médaille Vermeil. Comment avez-vous réagi à cet événement?
Quand j’ai reçu cette Médaille, j’ai dit, après bien sûr le protocole des remerciements, qu’elle était à l’honneur du Maroc, qui est un pays de civilisation millénaire, qui, comme l’a dit notre Roi, puise ses sources dans l’Afrique et déploie ses ailes en Europe.
Ce n’est pas seulement le pays du soleil, des chameaux et du couscous. J’ai mis l’accent sur le fait que nous sommes une monarchie qui réfléchit au devenir du Maroc, et que nous sommes ouverts à toutes les autres civilisations.
Si vous aviez à offrir cette médaille, à qui l’auriez-vous offerte?
Je l’aurais offerte à l’école des arts.
Propos recueillis par
Ilham Khalifi