La Nouvelle Tribune: Quel était l'objectif de votre dernière conférence sur la "Petite fille rurale"?
Dr Chakib Guessous : Cette action a été organisée à la parution de mon livre “l’exploitation de l’innocence”. J'ai préfère animer une conférence inspirée de cet ouvrage au lieu de le présenter et de le signer simplement. Cette conférence est pour moi l'occasion d'attirer l'attention d'un public citadin sur la situation d'une grande partie des enfants de notre pays.
D'où tirez-vous votre engagement dans la défense des droits de l'enfant?
Tout d'abord, j'étais amené à m'intéresser et à réfléchir au développement du pays en prônant la généralisation de l'enseignement qui est un droit élémentaire de l'enfant. Vous savez que le travail des enfants compte parmi les entraves à la généralisation de l'enseignement. Alors je me suis engagé pour défendre cette cause en adhérant à plusieurs associations de la défense des droits de cette jeune frange de la population.
Avez-vous un plan d'action pour lutter contre le travail de l'enfant?
Les causes du travail de l'enfant sont dominées par deux éléments : la pauvreté qui représente la principale cause, et l’absence d’une école nationale répondant aux attentes des parents et des besoins du XXI° siècle . Partant de ces données, il est possible d’envisager des actions pour lutter contre le phénomène. Vous avez raison de parler d’un plan d’action. Ce travail ne s’arrêtera pas par des actions disparates, mais par une stratégie nationale cohérente et agissant sur trois volets :
- L'amélioration du niveau des revenus des citoyens, car quand une fraction de la population (un marocain sur cinq) vit en dessous du seuil de pauvreté, il est difficile de lui interdire de faire travailler sa progéniture pour contribuer au budget familial, et aider à satisfaire ainsi les plus élémentaires des besoins (alimentation, vêtements ...).
- L'amélioration du statut de la femme, notamment par son incitation à se regrouper avec d’autres femmes, en ville comme à la campagne, pour créer des petites entreprises de production ou de commercialisation de produits qu’elles savent faire (d'artisanat, d'élevage…).
-L'amélioration des prestations de l’école marocaine pour que l’élève s'y rende avec plaisir et qu’il y apprenne des choses utiles. Une école que les parents doivent considérer comme nécessaire pour leurs enfants et qui puisse leur assurer la mobilité sociale à laquelle ils aspirent. Les programmes doivent être allégés et orientés sur des connaissances également utiles au citoyen du monde de demain (la mondialisation est imminente). L’école doit devenir un centre de rayonnement de la connaissance et de la culture pour le quartier et le douar
Dans votre ouvrage, vous affirmez que les services domestiques touchent près de 6,6% des enfants et concernent exclusivement la petite fille. Pensez-vous que ce taux tend actuellement à baisser?
Ce taux n’est en fait qu’une moyenne nationale découlant des résultats du recensement de 1994. Selon l’orientation de l’entretien lors du recensement, il fallait citer les personnes présentes le jour J sous le toit "enquêté". Les familles qui avaient envoyé leur fille travailler ne pouvaient pas la citer puisqu’elle n’était pas présente. Et ceux qui font travailler chez eux une petite fille sont censés le mentionner. C’est ainsi qu’en ville, les fillettes de moins de 18 ans sont actives dans la domesticité à un taux de 49,1 %, c'est-à-dire une fille active sur deux. Et ce n’est peut être que la partie visible de l’iceberg !
Pour l’évolution du phénomène, je partage l’avis de nombreux analystes qui considèrent que le phénomène s'accentuera compte tenu de la crise économique et de l’aggravation des disparités sociales d’une part et du besoin de main-d’œuvre domestique généré par le développement de la famille nucléaire urbaine et du développement du travail des mères de familles, d’autre part. Mais si le phénomène continuait de croître pendant plusieurs années encore, le travail domestique intéresserait de moins en moins de petites fillettes au profit d’adolescentes et de jeunes filles. Ce serait un glissement vers des tranches d’âges plus élevées, sous l’effet conjugué des limitations de naissances, de la scolarité des filles et de l’urbanisation.
Pensez-vous qu'il existe une réelle sensibilisation autour du travail de la petite fille rurale dans les services domestiques?
Le travail domestique dans les familles est des plus néfastes pour l’affectivité d’un enfant et sa sociabilité. L’extrême solitude et le manque cruelle d’affection, d’amour et de réconfort, au moment où ces fillettes en ont le plus besoin, en feront des adultes incapables d’assurer convenablement leur rôle dans la société (difficultés dans les relations avec autrui, en particulier avec les collègues de travail ou avec le mari, problèmes d’affectivité, de relations et d’éducation avec leurs propres enfants). Si la violence sur les petites domestiques est connue et souvent combattue, cet aspect psychoaffectif du problème n’est pas suffisamment perçu. Les pouvoirs publics et la société civile n'y sont pas (ou pas suffisamment) sensibilisés. Cette altération, souvent irréversible, du développement psychoaffectif de ces fillettes, la violence dont elles sont victimes et leur devenir plus qu’aléatoire sont tels que je préconise que cette activité soit considérée comme l'une des pires formes et des plus dangereuses du travail des enfants, qui entre dans le cadre de la convention 182 du BIT que le Maroc a ratifiée en janvier 2001.
Propos recueillis par
Loubna Bernichi