A l’invitation de la CGEM, une délégation du MEDEF a effectué un séjour fort médiatisé dans notre pays. Conduite par M. François Périgot, son président à l’International, la délégation d’hommes d’affaires de l’Hexagone a eu les honneurs d’une rencontre avec le Premier ministre M. Driss jettou, entouré de sept de ses pairs, avant de rencontrer l’organisation patronale sœur et de tenir un "conclave" à Casablanca avec la représentation locale du business français, la CFCIM, et plusieurs personnalités nationales du monde économique ou de la haute administration…
Bluff médiatique
Le séjour de cette délégation ne sera pas passé inaperçu, puisqu’il a bénéficié d’une couverture médiatique exceptionnelle, marquée notamment par l’implication des chaînes télévisuelles nationales et, surtout, la mobilisation forte d’un quotidien francophone de la place.
Mais en vérité, le déplacement d’une cinquantaine d’opérateurs français méritait-il tout cela ?
On aura compris que l’opération avait en premier lieu un objectif politique, celui de souligner l’excellence des rapports franco-marocains en une période particulièrement troublée, celle de la guerre scandaleuse menée par la coalition américano-britannique contre l’Irak. Paris et Rabat voulaient souligner leur partenariat d’exception et le voyage de M. Périgot et de ses amis est tombé à point nommé pour matérialiser cela.
Un second calcul, marocain celui-là, visait à prouver à l’opinion publique que le gouvernement et les milieux d’affaires, engagés dans une démarche de relance de la croissance économique, ne manquaient pas d’appui à l’extérieur et faisaient montre d’un dynamisme qui ne saurait être ralenti par les aléas de la conjoncture internationale. Une semaine après les discrètes négociations américano-marocaines de Genève sur le Traité de Libre Échange avec les Etats-Unis, cette mission tombait donc particulièrement à point pour relativiser les éventuels effets néfastes sur l’opinion publique nationale de ces contacts commerciaux américano-marocains.
Du côté français également, l’affaire était bonne à prendre car elle permettait de prouver, urbi et orbi, que la France, malgré tout, gardait une influence et une présence notables dans le monde arabo-islamique, en entretenant des liens pérennes avec ses partenaires traditionnels et cela, au moindre prix…
Au moindre prix disons-nous, parce que le séjour de cette délégation du MEDEf aura surtout pris la forme d’une opération de communication interne et externe plutôt que d’une mission réelle de prospection d’opérateurs à la recherche d’opportunités d’investissements et de délocalisation.
En effet, comme ont dû le reconnaître les thuriféraires de la coopération franco-marocaine dans leurs récentes envolées journalistiques, les rapports économiques et commerciaux bilatéraux marquent le pas depuis plusieurs années. Selon des chiffres publiés par un quotidien de la place, la part de marché de la France a reculé d’un point en 2001, stagnant à 20 %, alors que des pays concurrents comme l’Italie, la Grande-Bretagne ou l’Espagne (qui reviendra très fort sans doute dans les mois à venir) font montre d’un dynamisme incontestable. Pour les sept premiers mois de l’année 2002, on note également une sérieuse baisse des exportations françaises vers le Maroc (-6,1 %), tandis que l’investissement direct, hormis l’acquisition de 35 % du capital de Maroc Telecom par Vivendi Universal, piétine depuis la fin de la précédente décennie.
Dans ces conditions, on s’étonnera de la " pub " faite à une mission qui est venue au Maroc dans le seul objectif de satisfaire les calculs politico-diplomatiques des deux capitales. Et l’on s’étonnera encore plus de l’emphase artificielle qui l’a accompagnée.
Un petit tour et puis s’en vont
Une simple comparaison avec le déplacement du "vrai" patron du MEDEF, M. De Seillères à l’automne dernier en Algérie suffirait à convaincre de cela. Aujourd’hui en effet, c’est l’Algérie qui est dans "les petits papiers" du patronat français, mais aussi du Quai d’Orsay, comme le prouve le séjour de plus de 200 opérateurs du MEDEF chez notre voisin de l’Est à la fin de l’année dernière. Cette mission, d’ailleurs, avait notamment participé à l’inauguration de l’usine Michelin en Algérie, marquant un investissement de plusieurs centaines de millions d’euros et concrétisant les nouvelles orientations officielles du Commerce Extérieur de la France qui avait décrété que l’Algérie et la Chine Populaire seraient les cibles prioritaires de la démarche économique et commerciale hors pays de l’OCDE.
Pour le Maroc et quoi qu’en disent certains, c’est l’existant qui est géré tant bien que mal avec l’espoir que Vivendi restera dans le capital de Maroc Telecom, que Bouygues récupèrera le projet de Tanger-Méditerranée pour faire oublier sa déconvenue avec celui de Tanger-Atlantique et les frais qu’il devra engager pour éviter la détérioration de la Mosquée Hassan II, mais aussi pour tenter de détourner le partenaire marocain de sa volonté de servir de "gateway" aux firmes américaines désireuses de monter à l’assaut de l’Europe…
La délégation du MEDEF, accueillie en grande pompe, composée essentiellement de représentants de sociétés et entreprises déjà présentes au Maroc (que demander de plus à Lafarge, Danone, Auchan, Bouygues ou Vivendi ?), n’est donc pas venue pour initier de nouveaux flux d’échanges et d’investissements, mais plutôt pour marquer, vis-à-vis des autres partenaires, la pérennité de la présence du capital et des entreprises françaises au Maroc.
Les mois qui viennent nous conforteront dans cette conviction, lorsque d’aucuns s’essaieront à chiffrer les retombées concrètes d’une visite de pure courtoisie, qui n’a jamais pris l’allure d’une mission de prospection, comme l’a éloquemment attesté la platitude des propos à la presse du chef de la délégation du MEDEF, M.Périgot.
Ainsi, à prendre trop souvent les vessies pour des lanternes, on finit par se brûler…
Fahd YATA