La Nouvelle Tribune : Depuis quelque temps se développe une polémique qui prétend qu’aujourd’hui la politique d’habitat social ne tient pas compte d’un certain nombre de paramètres notamment liés à la qualité de la vie, à l’environnement et à la mise à la disposition des citoyens d’infrastructures sociales et collectives minimales.
Alors, est-on en train de construire des villes dortoirs à la périphérie de nos grandes agglomérations ?
M. Taoufiq Héjira : Pour le sous -équipement des nouveaux quartiers, il est important de souligner que les programmes d’habitat sont obligatoirement autorisés sur la base d’un document d’urbanisme qui fixe les zoning, l’emplacement et le nombre d’équipements, l’occupation au sol…Ce plan d’aménagement constitue le résultat d’un processus de très large concertation. Dans tous les cas, son élaboration donne lieu à un débat public par le biais de l’enquête publique, avec le concours des élus et des administrations qui encadrent sa réalisation. Ce document est publié au Bulletin Officiel et constitue l’unique support sur la base duquel le Directeur de l’Agence urbaine donne son "avis conforme" qui garantit que le projet visé est en adéquation avec le plan d’aménagement. Sur la base de cet avis conforme, le président de la collectivité locale autorise ou non le projet d’habitat en question.
Le processus d’autorisation est ainsi fait qu’il protège les pouvoirs publics de décisions hâtives ou mal élaborées.
Quant à l’architecture, je pense que le problème est effectivement réel en ce sens que trop souvent les projets proposés par les promoteurs ne sont pas vraiment révélateurs de la qualité, de la diversité et de la richesse du patrimoine architectural national.
Mais cette crise d’esthétique et de fonctionnalité de l’Architecture n’est pas propre à l’habitat social. C’est une crise urbaine. Les architectes et les maîtres d’ouvrage (public et privés) ont une responsabilité partagée quant à l’animation d’un débat élargi sur la question et devant déboucher sur des solutions appropriées pour l’architecture avec un grand A, tenant compte de l’identité, de la qualité et de l’optimisation du coût.
Pourquoi accepter alors un tel état de fait ?
L’habitat social peut être justement, de part ses contraintes de coûts, le lieu de concurrence pour une meilleure qualité de vie. Il faut s’adresser surtout à ce sujet aux promoteurs privés pour qui toute valeur ajoutée est bénéfique face à des habitants de plus en plus conscients de leurs besoins et de la qualité de l’habitat.
N’avez-vous pas le droit, sinon le pouvoir de produire des normes contraignantes en la matière?
Celles-ci sont produites par les règlements de l’urbanisme et les cahiers de charges des lotissements et nous ne pouvons aller au-delà. L’architecte exprime sa vision à travers sa création et l’Administration n’a pas le pouvoir de s’immiscer dans ce processus créateur. Ceci étant, il y a chez nous aujourd’hui des architectes qui sont reconnus pour la qualité de leurs concepts et projets. C’est aux promoteurs d’aller vers ceux-là et d’encourager la recherche de solutions innovantes et de grande qualité.
Mais cette démarche est-elle compatible avec les impératifs de l’habitat social, les coûts de construction, les prix de vente aux citoyens défavorisés, etc ?
Aujourd’hui il existe des labels attachés à tel ou tel promoteur privé, connus des citoyens qui portent en fin de compte leur choix sur les meilleurs. Ce qui renvoie à la qualité urbaine du projet, à son architecture, aux équipements de proximité, aux aménagements des abords, à l’entretien et au suivi après-vente, aux facilités qu’on leur propose au niveau des prix et des procédures de paiement… Ce package commence à avoir une réelle importance, sachant que la promotion privée dans l’habitat social est relativement jeune dans notre pays, puisqu’elle n’a véritablement démarré qu’en 1998.
Désormais, le marché immobilier marocain produit des labels, des noms, des références, aussi bien dans le sens positif que dans le négatif.
En fait, c’est la logique du marché qui prime et à l’occasion d’une récente rencontre avec les deux associations de promoteurs, je leur ai dit que si le secteur de l’habitat et de l’urbanisme était interpelé sur le plan de la qualité et de la sécurité, le ministère et le gouvernement ne sont pas mis en cause.
Ce sont bel et bien les promoteurs qui le sont ! Les plans, les bureaux de contrôle, le suivi des chantiers, la commercialisation, l’après-vente, tout cela est du ressort des promoteurs immobiliers, même si L’Etat a l’obligation de les suivre et de les contrôler.
Les promoteurs privés sont ils bien organisés et outillés face à ces défis ?
La division du secteur, encore très jeune, en deux associations, n’est pas un facteur, me semble-t-il, de nature à favoriser l’émergence d’un contrepoids puissant et efficace, d’un interlocuteur fort, crédible et exigeant face à l’Administration de tutelle, chose que nous souhaitons, dans le souci avéré du bien général et de la satisfaction des attentes des citoyens en ce domaine.
Une grande et unique association des promoteurs privés serait donc souhaitable et c’est, en tout cas, mon vœu sincère qu’elle soit participative, active, " dérangeante " même, une force de propositions qui ose et qui accompagne et avec laquelle demain nous pourrons mener une promotion de qualité et dans la sécurité…
Le secteur de l’habitat et de l’urbanisme a besoin aujourd’hui "d’une grande" association de promoteurs qui ne repose pas sur l’unique démarche de la revendication corporatiste.
Mais alors, s’il s’agit d’un secteur encore jeune, peut-on quand même édicter quelques constats ?
Le discours de feu Sa Majesté Hassan II sur les 200 000 logements a eu lieu en 1994. En 2004, soit dix années après, il a été fait le constat de la construction de près de 235 000 logements sociaux. Ce programme a été réalisé presque ex nihilo, puisqu’il n’y avait quasiment pas de background dans ce domaine au Maroc.
Pour relativiser donc les jugements négatifs qui se propagent ces derniers temps sur la qualité et la sécurité de l’habitat social, posons la question de savoir quel a été le taux de mauvaises constructions, de déficiences graves, d’effondrement au niveau de ces logements sociaux?
Sur les 235 000 habitations de ce type, après dix années, je peux vous affirmer que le nombre de logements qui posent problème aujourd’hui est insignifiant et c’est bien le secteur privé qu’il faut féliciter pour ces réalisations.
Ceci étant, nous sommes interpellés par la question de la qualité du cadre de vie, mais il s’agit de l’appréhender sans esprit de polémique, sans virulence et sans exagération. A ceux qui nous accusent de produire des cités dortoirs et les bidonvilles de demain, je rappellerai qu’ils sont directement ou indirectement représentés dans l’élaboration des documents d’urbanisme qui servent de cadre légal aux autorisations de construire, lesquelles permettent les réalisations qu’ils critiquent.
Vous n’êtes pas sans savoir, en effet, que tout citoyen est légalement habilité à consigner son avis lors de l’affichage public du document d’urbanisme d’une commune avant approbation par les instances ad hoc. Chaque citoyen ou ONG a une période de deux mois pour se prononcer, approuver, rejeter le document d’urbanisme soumis à l’appréciation du public. Et ceux qui critiquent, ne prennent jamais la peine d’exercer ce droit civique!
Certaines agences urbaines ne dépendent pas du ministère de tutelle, telle celle de Casablanca qui dépend toujours du département de l’Intérieur.
Pourquoi cette situation qui relève d’un passé révolu ?
Il ne faut pas en faire une histoire et ce, pour plusieurs raisons. Tout d’abord le Ministère chargé de l’Habitat et de l’Urbanisme est géré, par prolongement, par le Premier ministre, puisque notre département est un ministère délégué auprès du Premier ministre. Il ne s’agit d’ailleurs pas d’une dépendance virtuelle, et si aujourd’hui nous avons pu réaliser de sérieuses avancées, c’est certainement grâce à cette relation institutionnelle qui a conféré à notre ministère une position transversale soutenue par le Premier Ministre en personne. En outre, lorsque toutes les agences urbaines dépendent par prolongement de la primature, la question de la tutelle directe devient secondaire.
De surcroît, je crois que les avancées constatées et les bons résultats dans ce secteur sont incontestablement et objectivement le fruit de la qualité du partenariat qui nous unit avec le Ministère de l’Intérieur, les Walis et les gouverneurs et, bien sûr, les collectivités locales.
Le seul problème de Casablanca réside actuellement dans la fin de la validité du schéma directeur d’aménagement urbain. La métropole économique est appelée à repenser son espace et à se préparer à la compétitivité et à la concurrence des territoires.
Casablanca subit néanmoins la phase transitoire puisque les documents d’urbanisme actuels resteront opérationnels jusqu’au jour où les Casablancais auront adopté le prochain schéma directeur.
Quel bilan faites-vous du programme " villes sans bidonvilles ", même s’il est de création récente ?
Il y a actuellement, dans les bidonvilles une population estimée à un million de personnes, ou environ 220 000 ménages. Le programme en question, qui a été présenté à Sa Majesté le Roi en juillet dernier, repose sur un certain nombre de principes. Il s’agit, en premier, de rattraper les contradictions enregistrées. Pour cela, il y a la mise en place d’un partenariat entre la population, les collectivités locales et le ministère. L’Etat ne finance pas à fonds perdus comme pour une école, un dispensaire ou une route. Sa contribution ne peut aller au-delà de 35%. La collectivité locale participe puisqu’il s’agit de son territoire, de sa ville, et la population concernée participe aussi puisque l’accès à des logements décents représente une grande amélioration de son cadre de vie quotidien.
Secundo, en concertation avec les élus et les autorités locales, une date butoir est arrêtée et ce, pour la première fois. Si nous affichons qu’en 2007 il n’y aura plus de bidonvilles dans telle ville ; le choix de cette date n’est pas fantaisiste et ne dépend pas du bon vouloir du ministère de l’Habitat. C’est une date convenue et un engagement sur la base d’un ensemble de projets, maîtrisés sur les plans foncier, financier et institutionnel. Nous avons compris que l’absence de date butoir participait à l’étalement de la réalisation et donc au renouvellement du phénomène d’habitat insalubre.
Aujourd’hui, avec l’appui de la Primature, de l’Intérieur et des Finances, nous avons pris l’engagement de réduire de 50 % l’ensemble des bidonvilles du pays dans une première phase. Cela signifie que les financements et le foncier sont disponibles, ainsi que les programmes d’exécution des projets de relogement. De même, les opérateurs en charge de ces programmes sont déjà désignés, ils dépendent de ce ministère, du privé ou de la CDG. Nous espérons que 2005 verra l’engagement pour la résorption des 50% restants.
La réussite de ce programme ambitieux dépend fortement de la mobilisation concomitante des partenaires du Programme que sont le gouvernement, les autorités, les élus locaux et la population concernée.
Entretien réalisé par
Fahd Yata