La ville entière s’était transformée en Jamaa el-Fna’, distillant des siècles d’histoire, d’espoirs et de désespoirs. Elle montrait cette société multiraciale, héritière des Almoravides, ces anciens nomades sahariens qui la fondèrent en 1070. Certains étaient venus de Aghmat, si proche, où vint mourir al-Mu’tamid, le grand poète et roi, traînant sa nostalgie des douces soirées sévillanes. Peut-être y avait-il aussi les héritiers de ces mercenaires chrétiens qui, aux ordres du noble catalan Reverter, la défendirent avant qu’elle ne fut conquise en 1147 par les berbères des montagnes, les Almohades, qui laissèrent leur empreinte dans la peau de l’Espagne, avec des monuments comme la Giralda ou la Tour de l’Or. A coup sûr, s’y trouvaient les descendants des Andalous qui ont fui l’avancée chrétienne dans la Péninsule Ibérique, et ceux de Jouder Pacha, gens d’Alméria et de Grenade, qui aidèrent les sultans saadiens à conquérir le Soudan. Et bien sûr, des Morisques qui furent expulsés de la Péninsule et ont imprégné ces terres de culture andalouse.
Ce jour-là, les montagnes de l’Atlas projetaient leur silhouette sur les avenues de la ville moderne qui a réussi, mieux qu’aucune autre au Maroc, à avancer entre tradition et modernité, et à concilier végétation et construction. Marrakech était comme un jardin parfumé, avec ses arbres, les fleurs de ses parterres et la couleur ocre de ses maisons, telle une exquise réminiscence du goût pour l’austérité et l’uniformité de ses fondateurs.
Ceux qui, comme nous, se trouvaient là, savouraient le spectacle de cette fête multicolore, des souks, de l’architecture de terre et des monuments des différentes dynasties, contemplaient les traces sahariennes et almoravides du XI ème siècle, celles des Almohades et des Mérinides des XIII et XIV èmes siècles, et des tombeaux saadiens qui regardent en direction de l’Afrique profonde. Celle-ci apporta les esclaves, les guerriers et l’or qui, durant des siècles, ont scellé la prospérité économique d’al-Andalus, ainsi que celle de l’actuelle dynastie alaouite, qui voulut unir la ville à sa capitale, Meknès, à l’instar d’une sorte de muraille de Chine qui pourrait protéger le makhzen des toujours rebelles territoires "siba", non contrôlés par le pouvoir central.
Sur les grandes avenues, avançaient les deux Monarchies : l’une, par l’affirmation de son origine divine, règne et gouverne ; et l’autre, appartenant à une terre si proche –partie intégrante autrefois d’un même espace politique- où l’on considère, depuis des siècles, que tout pouvoir émane du peuple et qu’il est convenable que le Roi règne, mais ne gouverne pas. Ce qui donne lieu à de profondes différences entre les systèmes politiques des deux pays, mais n’empêche pas –ni empêchait- que les deux monarchies puissent avancer ensemble, illustrant la volonté d’unir nos peuples, au-delà des différences.
Un spectacle impressionnant pour une visite importante et nécessaire. Il était temps que l’Espagne fasse le pari d’enrayer la croissante détérioration de nos relations. Et que le Royaume du Maroc le fasse aussi. Les deux pays l’ont ainsi fait.
Nos relations avec le Maroc sont, habituellement, aigre-douces. Nous avançons à petits pas, mais parfois, ce qui a été accompli au prix de grands efforts, se brise en quelques instants, et nous rétrocédons à nouveau pour recommencer à tisser ce qui s’est délié. Un climat diffus et sous-jacent perturbe nos relations et les détériore trop fréquemment. Il existe, certes, des problèmes dont la résolution, loin d’être aisée, requiert de grandes doses d’imagination, de diplomatie et de volonté : l’émigration, Ceuta et Melilla, le Sahara, le terrorisme, la pêche, le transport, les eaux territoriales, les questions agricoles, etc. Mais il existe surtout, dans certains secteurs de notre pays, une vision négative, peu respectueuse à l’égard du peuple marocain et de ses institutions. Il existe à la fois, soit comme un reflet, soit pour d’autres subtiles raisons, un certain rejet et une profonde méfiance au sein de certains secteurs marocains à l’égard de la volonté réelle de l’Espagne de coopérer avec le peuple marocain et de le traiter d’égal à égal.
Aujourd’hui, le Maroc est un pays de contrastes, à cheval entre la modernité et la tradition, entre la beauté et le dynamisme d’une ville comme Marrakech, et la pauvreté des faubourgs dans les grandes zones urbaines, ou celle du monde rural. Il se trouve également partagé aussi entre une Monarchie qui doit trouver la voie pour approfondir la démocratie et dépasser une tradition autoritaire du pouvoir, et entre les secteurs libéraux, qui luttent pour moderniser le pays, et les secteurs islamistes, qui prétendent imposer un modèle rigoriste où prévaut l’instance religieuse sur les droits de l’Homme et les libertés. Les progrès en marche sont nombreux, comme sont multiples les problèmes à affronter, dans un chemin parsemé d’embûches qui n’est guère facile.
Il nous revient donc de coopérer efficacement et de contribuer à ce que notre expérience de développement puisse être utile aux Marocains. Mais il nous faut aussi les respecter comme peuple, acceptant leurs institutions et leurs traditions, que nous soyons d’accord ou non avec les processus en cours, ou le rythme de leur évolution.
Cette visite constitue une grande avancée, parce qu’elle exprime une décision ferme et mutuelle de continuer à coopérer, au-delà des conflits qui surgiront et qui, espérons-le, pourront être surmonté.
En tant que visite d’Etat, elle a été superbement accueillie du côté marocain, qui l’a considérée ainsi. Aussi faut-il féliciter le Royaume du Maroc et ses dirigeants, ainsi que la Monarchie espagnole et le gouvernement de la Nation. Notre diplomatie, tant vilipendée ces derniers temps, peut avoir commis quelques erreurs, mais elle a pris des décisions importantes et positives. Malgré les critiques, les défenseurs d’autres politiques plus "atlantistes" peuvent difficilement douter qu’il ne viendrait pas aujourd’hui à l’esprit des anciens artisans de cette politique d’envahir ou d’appuyer l’invasion de l’Irak, au vu de la tragédie et des résultats.
Cette visite a été une réussite, et c’est ainsi que la majorité du peuple espagnol l’a perçue. Il est surprenant que certains secteurs et quelques médias et communicateurs qui, par ailleurs prétendent être la quintessence de l’identité espagnole, l’aient attaquée, méprisant même les institutions du Royaume du Maroc. Sont également surprenantes les déclarations intempestives d’un certain politicien par rapport aux déclarations faites par le Roi du Maroc lors de son interview qui fut, en ligne générale, mesurée et intelligente. Il est absurde qu’au lieu d’être considérée comme une question d’Etat, notre relation avec le Maroc devienne un marchandage entre partis.
Peut-être convient-il de rappeler la visite au Maroc du président Chirac en octobre 2003. A juste raison, la France est habituellement considérée comme un modèle de diplomatie intelligente. Il en va de même du soutien qu’elle reçoit de ses médias. Il n’y a pas d’autre pays qui présente de manière plus positive la situation et l’évolution de notre voisin.
Dans son discours devant le Parlement, Chirac a déclaré : "Ce n’est pas seulement moi, mais c’est la France toute entière qui se sent aujourd’hui honorée par cet accueil".
"Le Maroc et la France ont une histoire commune… Nous avons réussi à construire une relation particulière basée sur l’affection qui nous unit…"
Poursuivant son discours, il a vanté les processus d’ouverture au Maroc, la figure de Hassan II et la Monarchie alaouite enracinée dans le peuple, avant d’ajouter que son esprit d’ouverture et d’intégration trouve ses racines dans l’héritage d’al-Andalus, louant enfin la figure de Mohamed VI pour sa clairvoyance et le courage des réformes qu’il a entreprises.
Il est certes fréquent dans notre pays d’essayer de critiquer les autres, et de tirer du fourreau la "tizona" (l’épée du Cid) dès qu’il s’agit du "maure". Que ceux qui veulent être critiques, le soient, mais avec un minimum de respect, de bon sens et de connaissances, et tout en sachant traiter ce sujet comme un question d’Etat. Il n’est pas inutile, non plus, de rappeler que nous avons réellement une histoire commune, bien que parfois nous nous entêtions à la rejeter.
Heureusement, le pays a réagi, comme il le fait ces derniers temps, avec plus de sérénité et une plus grande vision que certains qui prétendent le représenter ou l’interpréter.
Jerónimo Páez
Président de la Fondation El Legado Andalusí