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Les enfants et les jeunes, parents pauvres de la littérature

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Publier le : February 17, 2005

Selon M. A. Mdarhri Alaoui, Professeur d’Université, la littérature d’enfance et de jeunesse est directement destinée aux enfants et aux jeunes et “correspond à leur imaginaire, leur langue et leur vécu”. Dans les années 90, le Maroc publiait 12 livres par an destinés aux enfants et aux jeunes  contre 6000 en France en 1980. Aujourd’hui, on estime que cette production annuelle locale avoisine les 500 ouvrages dont 75% écrits en langue arabe. Malgré cette progression, ce chiffre reste dérisoire. "Ce n'est pas avec les quelques titres que nous avons que nous pouvons dire qu'il existe une littérature enfantine au Maroc" dit M. Abdellatif Laâbi, écrivain. “On n'a pas encore eu de nouvelle tradition littéraire comme en Grande-Bretagne, en France ou dans le reste de l'Europe. Au Maroc, la littérature enfantine n'a pas encore acquis de valeur autonome, ce n'est pas encore une littérature à part entière” rajoute-t-il. “Quand on aborde la problématique des jeunes, ils ne sont pas invités et sont les grands absents” poursuit-il lors de sa participation à la table ronde “La littérature pour enfants et jeunes” dans le cadre du S.I.E.L. 

Carence de la production

Celle-ci a, entre autres, une origine historique. Avant l’indépendance, il n’y avait pas réellement de production marocaine de littérature de jeunesse. Par contre, le lectorat marocain, peu exigeant, considérait les œuvres d’origine moyen-orientale, et surtout égyptienne, comme un patrimoine national. D’autre part, la présence coloniale française a largement contribué à introduire au Maroc une littérature écrite pour des enfants et des jeunes français. Après l’indépendance, les besoins culturels de la jeunesse ne constituèrent naturellement pas une priorité face, par exemple, à l’urgence socioéconomique ou celle de l’alphabétisation. Le livre était uniquement considéré comme un instrument scolaire. Jusque dans les années 70-80, le cloisonnement entre la littérature scolaire et le livre "loisir", c'est-à-dire les contes, BD ou romans lus à la maison, resta parfaitement hermétique. Des écrivains dont M. Laâbi posèrent la question d’une littérature spécifiquement marocaine au début des années 1980 mais ne furent pas réellement entendus.

Lente évolution des mentalités

Au cours des années 80, la question de la littérature de jeunesse est finalement mise à l’ordre du jour et fait une entrée discrète à l’école. Le terme “discret” n’est pas anodin car “nombre d’élèves ne savent toujours pas qu’il existe autre chose que les manuels scolaires” dit  Mme Houria Benhaji, chargée de Formation à la Direction du Livre, des bibliothèques et des archives du ministère de la Culture. Et elle ne sera pas contredite par cette enseignante du Complexe scolaire Kamil de Sidi Bernoussi qui admet, sans se poser de questions, que ses élèves âgés de 11 ans n’utilisent que des livres scolaires. Même si des efforts sont entrepris pour ancrer la littérature jeunesse dans la réalité marocaine celle-ci reste, encore aujourd’hui, essentiellement didactique. De nombreux tabous, tels le travail des enfants, le conflit des génération ou les relations amoureuses, persistent sans parler des questions morales ou religieuses. Avec les années 90 et l’émergence de l’expression de populations, comme les femmes ou les Berbères, qui jusqu’alors étaient restées silencieuses, on assiste à l’éclosion de genres littéraires marginaux favorisant le développement de la littérature d’enfance et de jeunesse. “D’ailleurs, cette dernière n’est apparue que, très récemment, dans les facultés de Lettres. Elle fait, entre autres, l’objet de travaux comme les recherches sur l’imaginaire” explique le Professeur Aquouad.
Malgré ces évolutions, les ouvrages proposés aux jeunes restent de qualité médiocre, faiblement illustrés et donc largement non attractifs. Face à cette production inadéquate, la diffusion d’œuvres étrangères d’origine française, égyptienne, libanaise ou belge augmente avec, pour effet pervers, l’obligation pour le jeune marocain de s’adapter à des références socioculturelles et un imaginaire étrangers aux siens et, de surcroît, dans une langue autre que sa langue maternelle. De quoi en perdre son identité !
Outre la qualité, le succès des publications étrangères s’explique en partie par l’absence de traductions. A ce titre, l’expérience de l’éditeur Marsam, qui publie «Ruses de femmes, ruses d’hommes» de Fatima Mernissi en arabe dialectal, mérite d’être soulignée et permettra de rendre à la langue maternelle marocaine la place qui lui revient. Pour sa part, Mme Benhaji souligne l’importance de la production libanaise en matière de traduction. Enfin, pendant longtemps, les écrivains marocains ne se sont pas préoccupés de la littérature pour enfants car ce genre d’écriture n’était absolument pas valorisé. Depuis quelques années, on assiste  cependant à une certaine prise de conscience de l'importance de ce registre mais seule, une petite minorité d'auteurs essaie d'investir ce champ. “Si on n’assiste pas encore à une véritable implication, au moins, on aborde le sujet et on en parle, comme ici au S.I.E.L.” dit M.Mdarhri. Ce phénomène est aussi nouveau qu'important.

Qualité, langue et coût

Il n’existe pas d’éditeur marocain spécialisé dans le livre de l’enfance ou de jeunesse. Des illustrations attrayantes et un papier de qualité ont des répercussions immédiates sur le coût des livres qui deviennent ainsi trop chers par rapport aux revenus moyens de la population marocaine. On comprend donc aisément que les éditeurs hésitent à se lancer dans une aventure qui, financièrement, pourrait se révéler hasardeuse. Pourtant, Mme Benhaji est convaincue que la littérature jeunesse “est un créneau porteur dont on n’a pas encore bien réalisé l’importance” et elle encourage vivement les éditeurs à s’engager dans cette voie.

Rayonnement de la littérature de jeunesse

Pour favoriser ce genre littéraire et pour que celui-ci corresponde aux attentes des jeunes, le livre doit faire l’objet d’une valorisation par le biais de l’éducation scolaire et familiale. A cet égard, il est indispensable que tous les acteurs - maisons d'édition, Etat, éducateurs et bailleurs de fonds telles les ambassades étrangères – se mobilisent et s'ouvrent à ce type de littérature. Outre la nécessité de la professionnalisation du secteur de l’édition et d’aides à celui-ci, l’Etat a un rôle important à jouer pour que les ouvrages pour jeunes puissent être achetés et proposés par les bibliothèques publiques et les écoles. La route est encore longue pour cette littérature émergente de l’enfance et la jeunesse mais le jeu en vaut certainement la chandelle !

FDD



 

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