Il est des moments que l’on attend avec beaucoup d’impatience. Il est aussi des moments qui marquent souvent la vie de la personne qui les a vécus. Assister à la première audience publique prévue pour les témoignages des victimes des années de plomb dans un pays comme le Maroc (une première dans le monde arabo-musulman et quatrième au niveau africain), fait incontestablement partie de ces moments-là. Celles et ceux qui ont pris part à l’audience de ce mardi 21 décembre 2004 ont pu remarquer le nombre important de participants. L’on a bien vu au siège du ministère de l’Équipement des personnalités de l’Exécutif, de la classe politique de toutes ses couleurs et du monde associatif... Une première salle de ce ministère était archicomble. Une deuxième salle a sauvé la «mise».
Mémoire et souffrance
Au cours de ces auditions auxquelles ont participé 6 victimes, chaque témoin a présenté son récit personnel. Comme prévu, aucune question n’a été posée au témoin et le témoignage n’a fait l’objet d’aucun commentaire. L’IER a prévu 20 minutes pour chaque témoin. Après l’allocution donnée par M.Driss Benzekri, Président de cette instance, M. Ahmed Benmansour donne le ton. Son témoignage a tracé les conditions dans lesquelles se sont déroulés les événements de Marrakech entre 1969-79. Ce qu’il a vécu comme souffrances à Dar Elmoqri (le «fameux» lieu de détention politique de Rabat) «restera péniblement tatoué dans ma mémoire». Le deuxième témoin, M. Jamal Ameziane s’est exprimé, lui, sur les événements du Rif. Ses mots et ses phrases voulaient dire que ce passé est une énorme douleur qui le poursuivra jusqu’à la tombe. M. Elhou Chari, quant à lui, a parlé des événements du Sahara marocain de 1976. Viendra ensuite le tour de Rachid Manouzi, ex-détenu politique qui a décrit la souffrance de sa famille qui a subi également l’enlèvement et la torture à Derb Moulay Chérif. La seule dame de cette audience était Fatima Aït Tajjer qui a centré son intervention sur le malheur psychique, physique et moral qu’ont subis certaines familles détenues dans les prisons de Casablanca et d’autres villes du Royaume. Les ex-détenus de Tazmamart ont animé la deuxième audience publique de ce mercredi 23 décembre. A la sortie de cette grande salle, les déclarations ont fusé ça et là. Ainsi pour M. Benzekri, ces séances d’écoutes ont un rôle important pour la sensibilisation et l’éducation en ce sens qu’elles constituent une occasion de « dignification « pour la victime et de réflexion individuelle sur la nécessité de protéger la société contre toute répétition éventuelle des violations graves des droits humains. « l’on a vécu des moments d’émotion de grande intensité», disait M. El Yazghi, S.G de l’USFP. « C’est malheureux ! Il est de notre rôle de garantir la rupture, le respect des droits humains et la non répétition de ces actes de violations abusives», déclarait le socialiste Bouzoubaâ, ministre de la Justice.
Dans tous les cas, on a bien vu à quel point ces six témoins ont terriblement souffert et cela se voyait dans leurs regards. Mais au delà de ces souffrances profondes, se dessinait une lueur d’espoir pour un avenir meilleur. Un avenir où ce passé ne devra plus se reproduire.
H.Zaatit
Programme des audiences
Parallèlement à ces séances d’écoute, l’Instance organisera 12 auditions thématiques consacrées à des questions intimement liées aux violations que le Maroc a connues, dans leurs dimensions juridique, historique, politique et psychologique. Les sujets retenus pour ces séances thématiques concerneront les survivants de la disparition, les événements de l’Atlas de 1973, les événements du Rif, la torture, la détention arbitraire, les femmes et les violations graves des Droits de l’Homme, l’exil, les événements du Sahara, les centres secrets de détention, les émeutes urbaines et les familles des disparus. Pour ce qui est des séances d’écoute, le coup d’envoi vient d’être donné à Rabat pour ce programme qui s’étendra sur dix semaines et qui concernera les villes de Casablanca, Khénifra, Al Hoceïma, Tantan, Smara, Errachidia, Figuig, Fès et Tétouan. Au total, 200 victimes des années de plomb apporteront leurs témoignages.
Trois questions à M. Ahmed Sebbar, Président de FJV
«C’est un honneur à la mémoire, mais...»
La Nouvelle Tribune: Quelle signification porte en soi cette initiative des audiences publiques réservées aux victimes des années de plomb?
M. Ahmed Sebbar: De prime abord, je pense que ces audiences publiques ont un rôle central pour l’avenir du processus du règlement du dossier relatif aux violations des Droits de l’Homme au Maroc. Elles ont également un rôle pédagogique, éducatif et thérapeutique pour les victimes des années de plomb. Chose qui va permettre de dévoiler d’autres vérités sur ces années par les concernés eux-mêmes. Et pour le grand public, c’est une occasion d’en savoir plus sur une partie noire de l’histoire de son pays. Un autre point qui me parait extrêmement important consiste en cette «dignification» des victimes de la torture. Ce que nous espérons le plus de ces écoutes publiques c’est que les témoignages de ces victimes seront fructueux pour les recommandations qu’élaborera l’Instance Equité et Réconciliation. Seulement, le fait de leur imposer de ne point citer les noms des tortionnaires et des responsables des abus et des violations risque de dénaturer le message que l’on veut bien véhiculer à travers ces audiences, à savoir: exprimer ses souffrances avec précision et clarté. Mais nous apprécions le fait que cela n’est pas possible tant que l’initiative appartient à l’IER qui a un devoir de réserve et qui n’est pas un corps judiciaire.
En quoi cela pourrait vraiment servir le dossier des Droits de l’Homme au Maroc?
Il faut dire d’abord que les noms des responsables et des tortionnaires ne sont plus un secret pour personne. Boukhari, Raïss et l’AMDH en ont déjà parlé et ils ont publié une liste des responsables des tortures des années de plomb. Mais ce que nous attendons de ces audiences c’est que la vérité soit partagée, originaire et connue de tous. Car Citer les noms ne veut pas dire accuser. La tendance actuelle éloigne toute possibilité de jugement des responsables des années de plomb. Car cela pourrait engendrer « El Fitna «. Une hypothèse qui pourrait rassurer les tortionnaires qu’il n’y aurait pas de poursuites judiciaires, dans l’espoir qu’ils collaborent pour la manifestation de la vérité. Mais s’ils s’abstiennent de collaborer?... nous nous posons la question avec acuité.
A votre avis, quel serait l’impact de ces audiences à long terme?
Il est à préciser que la réglementation du dossier des Droits de l’Homme au Maroc doit impérativement s’inscrire dans l’esprit des réformes globales que connaît le pays à tous les niveaux. Si elle n’intègre pas l’ensemble de ces réformes en cours, il ne faut s’attendre à rien. Car il s’avère illogique et insensé de voir d’un côté l’IER qui essaye de garantir la rupture et d’établir la vérité, et de l’autre côté assister à d’autres violations des droits humains. Nous avons l’impression que la politique de l’État se contredit. C’est dans les moments difficiles, de troubles et de choc qu’apparaît véritablement la nature de l’intérêt que porte l’État à la question du respect des Droits de l’Homme.
Propos recueillis
par H.Z.