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Migrations clandestine et régulière sont indissociables Entretien

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La Nouvelle Tribune: Vous entamez votre troisième année à la tête du ministère délégué chargé de la Communauté marocaine à l’étranger, quel bilan dressez-vous de ces trois années d’exercice ? 
Mme Nezha Chekrouni : 
Il faut préciser que le bilan est lié aux objectifs que nous nous sommes assignés au départ. Nous avions un objectif fondamental. Il s’agissait de réaliser la citoyenneté à part entière des Marocains résidant à l’étranger, aussi bien dans les pays d’accueil que dans le pays d’origine. Ce à quoi on ne peut parvenir qu’à travers le partenariat. Pour moi, politique migratoire est égale à citoyenneté plus partenariat. Donc, dès le début, notre démarche était de rendre ce partenariat opérationnel. Nous avons mis à contribution plusieurs ONG de MRE. Nous avons recueilli leurs revendications et leurs propositions. A partir de là, nous avons élaboré une stratégie basée sur deux volets. Le premier consacré aux actions à mener pour atteindre l’objectif de la citoyenneté à part entière des MRE à l’extérieur. Le second volet concernant, les mesures à prendre, au niveau national, pour dynamiser leur apport, leur donner le droit d’exercer leur citoyenneté et de contribuer à la vie politique, économique, sociale et culturelle de leur pays.

Justement, le problème du droit de vote demeure posé dans un sens comme dans l’autre. Quelques associations étaient montées au créneau pour attirer l’attention sur cette question à la veille des législatives précédentes. Ne pensez-vous pas que c’est là une priorité ?
Nous avions, dès le départ, intégré cette question parmi nos priorités. Il fallait mettre au point une organisation afin que les Marocains deviennent une véritable force de pression, un lobby pour défendre leurs intérêts, nos intérêts en tant que Marocains, notamment la question nationale. D’où celui de la participation des Marocains dans les instances politiques. Comme je l’ai dit, notre stratégie est principalement fondée sur la question de la citoyenneté, or la citoyenneté passe aussi par l’expression politique. Sa Majesté a donné, lors de son dernier discours du Trône, des instructions claires dans ce sens. Aujourd’hui, nous sommes attelés à préparer, avec le concours des ONG de MRE, un projet qui va dans ce sens. 
Pour revenir à la question des objectifs, nous considérons que la langue est le ciment de la nation et de la société. Partant, la refonte de l’enseignement de la langue arabe et de la culture marocaine, figure également parmi nos priorités. Il fallait d’abord répondre à ce besoin d’identité qui s’exprime à travers la langue, la culture et la religion. Aussi, fallait-il mettre à la disposition des MRE de nouveaux moyens pédagogiques pour être en phase avec notre projet de société moderne à travers le corollaire culturel.   

Concrètement, quels sont les moyens utilisés sur le terrain pour atteindre ces objectifs?
 Aujourd’hui, la conception d’ouvrir des centres culturels que nous appelons “Centres de dialogue et d’amitié ”, est une initiative qui portera indéniablement ses fruits pour la promotion de la culture marocaine.
Par ailleurs, un encadrement religieux s’impose, il s’associe au travail qui se fait au ministère des Habous et des Affaires islamiques. Le défi international nous impose aujourd’hui d’être vigilants et de continuer à défendre nos valeurs spirituelles. Nous luttons et lutterons contre le terrorisme et c’est à travers un encadrement sain que nous parviendrons à ancrer davantage ces valeurs spirituelles et culturelles de tolérance et de modernité. 

Où en êtes-vous par rapport à ces objectifs ?
C’est une stratégie à court terme. Il y a des objectifs à moyen et long terme, mais notre ambition est de préparer les thèmes de référence pour réaliser une véritable étude sur la question migratoire de la communauté marocaine à l’étranger en vue de l’identifier. Il faut rappeler que c’est une communauté très disparate et très diversifiée. Donc nous ne nous pouvons pas mettre au point une politique valable à toute cette communauté. Chaque région, chaque pays a sa spécificité. Sur la base des données recueillies, nous établirons une véritable politique en vue d’avoir une vision pour les décennies à venir. C’est un travail qui est déjà lancé et qui est fondamental pour nous. C’est la première fois que le Maroc aura un document de référence en matière de politique migratoire.
Pour le projet de la refonte de l’enseignement de la langue arabe, nous avons élaboré avec le concours du ministère de l’Education nationale une nouvelle vision fondée sur l’intégration de cette langue dans le système éducatif des pays d’accueil. Le projet est validé,  et actuellement, nous sommes en négociations avec trois pays : la France, l’Espagne et l’Italie, pour démarrer des expériences pilotes.
De plus, nous souhaitons ouvrir la voie aux écoles privées marocaines. Ce qui permettra d’avoir des écoles à l’étranger, ouvertes à tous les arabes ou les musulmans d’une part et, d’autre part, à nos écoles d’être en conformité avec les normes des pays d’accueil et avec les projets de société porteurs de valeurs démocratiques et de modernité.

On peut dire qu’il y a plusieurs chantiers, voire des dossiers qui sont en cours, mais on ne peut pas encore parler de bilan ou de réalisations concrètes ?
Il est question d’un domaine pluridimensionnel et toutes ses dimensions sont liées les unes aux autres. D’où une approche globale composée de plusieurs maillons reliant une même chaîne (l’enseignement, la culture, la religion et la citoyenneté.) Il vaut mieux commencer par des projets pilotes et par la suite essayer de les réadapter aux autres pays, en tenant compte des spécificités de chaque région.
Les besoins sont énormes et les revendications diffèrent d’une génération à une autre et d’un pays à un autre. Nous avons constaté qu’il y avait un déficit en terme de communication. D’où l’intérêt d’ouvrir davantage de perspectives aux jeunes pour participer à la démarche de développement de leur pays. C’est dans cette optique, que s’inscrit la journée nationale du  migrant ainsi que le premier Raid des jeunes marocains du monde, organisé l’été dernier. Aujourd’hui, nous avons besoin de présenter aux jeunes des produits qui répondent à leurs attentes et j’estime que nous sommes en mesure et avons les moyens de réussir une telle initiative.

Est-ce qu’aujourd’hui, les MRE sont conscients de ces efforts et s’investissent davantage dans ce projet de société, de démocratisation et est-ce que sur le plan matériel les investissements des MRE ont évolué ?
Il y a une évolution qui n’est pas encore au niveau de nos aspirations. C’est tout un travail de mobilisation que nous avons effectué avec les CRI qui nous ont préparé des fiches projets que nous véhiculons à travers nos consulats pour inciter les MRE à investir au Maroc. Donc, c’est un travail de fond qui se fait pour optimiser la contribution des jeunes dans le développement de leur localité et de leur pays d’origine .  

Pensez-vous que les mesures dites incitatives (y compris les procédures administratives) sont à la hauteur des attentes de ces jeunes investisseurs ?
Nous sommes à l’écoute et à chaque fois que cela est nécessaire, nous développerons et nous adapterons ces mesures selon les besoins. Ce ne sont pas des mesures figées. Elles émanent de discussions, de propositions et d’idées que nous faisons évaluer et que nous adoptons en fonction de leur intérêt.

Les MRE de Côte d’Ivoire, connaissent des difficultés, notamment financières, depuis le coup d’Etat de 1999. Cette communauté qui espérait une indemnisation, est aujourd’hui livrée à elle-même. Quelle est la stratégie menée par votre département concernant ce cas précis ?
Après les événements de 1999, nos ressortissants ont effectivement tout perdu alors qu’ils étaient dans une situation, pour la majorité d’entre eux,  confortable. Mais, il n’a jamais été question d’indemnisation. L’Etat marocain ne peut rien imposer aux pays d’accueil. Il est plutôt question de négociations entre États et les négociations dépendent du degré d’institutionnalisation des pays. Plus un pays est démocratique et stable et plus il est aisé d’avoir des conventions bilatérales. Certes, cette communauté, a pendant longtemps apporté son soutien sur le plan économique et social à ce pays, mais dans ce genre de pays, en l’occurrence, la Côte d’Ivoire, on court des risques et les affaires en général en comportent. S’il y a un incendie et qu’on n’a pas souscrit à une police  d’assurance, on n’est pas indemnisé. 
Ceci dit, nous sommes solidaires avec cette communauté, Sa Majesté avait apporté son soutien personnel à certains sinistrés. Et le dialogue reste ouvert. Nous sommes en train de réfléchir sur d’éventuelles solutions.
Pour les frais de scolarité, le ministère les a pris en charge. Je peux affirmer qu’ils ne sont pas livrés à eux mêmes. Je les ai reçus à plusieurs reprises, je leur ai fait des propositions. Nous avons vu avec les banques pour l’ouverture de lignes de crédit pour les aider à redémarrer dans les affaires, que ce soit là-bas ou ici, parce qu’il faudrait qu’il y ait cette volonté chez nos compatriotes de rebondir. Nous ne sommes pas dans l’esprit de l’Etat providence. Il ne faut pas s’attendre à ce que l’Etat donne de l’argent car ce n’est ni dans la possibilité du pays ni dans sa vision.

L’accord entre l’Espagne et le Maroc concernant le rapatriement des immigrés clandestins d’origine subsaharienne avait suscité un véritable tollé. Où en sont les choses aujourd’hui ?
Il s’agit d’un accord de réadmission qui est en négociation depuis pas mal de temps. Il ne s’agit pas d’une affaire simple, c’est un accord qui concerne des personnes, donc il faut prendre en considération le droit international, les droits humains et les besoins de l’Europe. Partant, nous avons dès le départ préconisé une approche globale. C’est-à-dire que les questions de la migration clandestine doivent être intégrées dans une démarche globale qui tienne compte du sécuritaire, de l’économique et des droits de la personne. Donc, il a fallu beaucoup de temps pour trouver un accord sur la vision à élaborer. Aujourd’hui, nous sommes parvenus à une entente puisque nous sommes d’accord que la question de la migration clandestine ne peut être résolue isolément de celle la migration régulière. Il y a une demande et nous avons une offre, donc, il faut réguler en adaptant l’offre à la demande. Autant, on ouvre les perspectives pour la migration régulière autant on peut réduire la migration clandestine.
La question des personnes qui transitent par le Maroc était particulièrement problématique. Le Maroc ne peut en aucun cas jouer le rôle du gendarme. Notre position demeure la même : s’il y a des preuves que ces personnes ont transité par le Maroc, on peut les rapatrier, mais nous n’avons jamais accepté le rapatriement massif. Nous avons également insisté sur le fait qu’il ne fallait pas non plus confondre les personnes dans l’irrégularité avec celles qui y ont basculé pour une raison ou une autre.
C’est un dossier qui est complexe. Mais sur l’ensemble, nous avançons. D’autant plus qu’aujourd’hui, le climat de dialogue est positif entre Rabat et Madrid. Il y a une volonté commune pour avancer sur ces dossiers parce qu’on considère que la question de la migration est étroitement liée à celles de l’investissement, du plan économique et du partenariat stratégique avec l’Espagne.

Justement, le Maroc a fait preuve de bonne volonté en matière de lutte contre la migration clandestine, outre la création de l’Observatoire de la migration et la Direction de la migration et de la surveillance des frontières, il ne se passe pas une semaine où  des clandestins soient interceptés. Est-ce que vous pensez que ces efforts sont reconnus au nord ?
En effet, le Maroc a fait preuve de bonne volonté et de courage et aujourd’hui, le Nord est conscient que sans un travail de partenariat, la lutte contre la migration clandestine ne sera pas  efficace, et de toute façon le nord ne connaîtra pas d’essor, s’il ignore le sud. Aujourd’hui, tout passe par l’Europe, c’est une sorte de transphase qui s’opère. Donc, sans les efforts du nord on ne parviendra pas à régler ces problèmes. Le constat est clair, l’UE, comme les pays au niveau bilatéral, sont conscients de l’ampleur de la question. L’Espagne s’investit dans ce partenariat à travers le soutien au développement des régions émettrices d’immigration clandestine. Certes, ces efforts sont davantage portés sur le nord, mais, aujourd’hui, nous avons une vision nationale et nous traitons avec nos partenaires espagnols la question à l’échelle nationale. C’est la seule solution à moyen terme. Et nos partenaires en sont convaincus. Ceci étant, nous continuons à nous battre car nous considérons que les efforts ne sont pas à la hauteur des problèmes posés et nous avançons. Au niveau de l’UE, au delà du programme MEDA, il y a des financements qui sont préconisés avec l’Espagne et l’Italie. Cette volonté existe chez nos partenaires, parce que le Maroc a démontré sa bonne foi pour lutter contre la migration clandestine, mais aussi parce qu’il avance  dans les chantiers de la démocratie et devient de plus en plus crédible aux yeux de la communauté internationale.

Le cas des mineurs non accompagnés avait bien suscité une polémique, où en est ce dossier ?
Nous avons été clairs dès le départ : il n’était pas question pour nous de renier nos enfants. Nous sommes respectueux des droits de l’enfant. Nous sommes d’accord pour rapatrier nos enfants, parce que nous préférons les mettre dans le tissu social. Mais nous n’accepterons pas de prendre ces enfants pour les mettre dans la rue. Donc, rapatrier ces enfants suppose de leur créer de bonnes conditions de réintégration familiale et sociale.

Disposons-nous des moyens pour ce faire ?
L’Espagne est prête à apporter son aide à ce niveau. Il y a des échanges, il y a également une proposition de la Secrétaire d’État à l’émigration pour créer un fonds pour soutenir les centres. Mais les centres à eux seuls ne suffisent pas. Nous sommes en train d’élaborer une vision. Des centres pour faire quoi, par rapport à quels besoins, pour quelle intégration après… ? C’est toute une vision que nous sommes en train de monter. En outre, nous essayons de contacter les familles qui sont prêtes à reprendre leurs enfants,  on peut les aider à avoir des projets générateurs de revenus. Il y a toute une panoplie de projets et de mesures qui s’inscrivent dans le cadre d’une approche à même de préserver la dignité de ces enfants et à protéger leurs droits car c’est l’intérêt suprême de l’enfant qui domine.

Entretien réalisé par
Leïla Ouazry



 

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